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Ce site personnel et non officiel a pour but de mieux faire connaitre l’oeuvre de Noam Chomsky, linguiste, philosophe, activiste et penseur politique. Ce célèbre intellectuel américain, considéré par le New York Times comme étant « le plus important intellectuel de notre époque » ou par deux éminentes revues anglo-saxonnes « l’intellectuel contemporain le plus influent » parmi une centaine, reste très peu connu en France — quand il n’est pas étrangement diabolisé…

Sa réputation internationale est fondée principalement sur sa critique de la politique étrangère des États-Unis, ainsi que celle des médias et des intellectuels dominants. Mais Chomsky a aussi été, depuis le début des années 1990, l’un des principaux critiques du néo-libéralisme et de la « globalisation ». La pensée de Chomsky, qui n’est libérale ni marxiste, au sens habituel de ces termes, et qui ne rentre dans aucun des principaux cadres de la pensée européenne, porte également sur le pouvoir et le changement social, l’éducation, la rationalité et le postmodernisme, la nature humaine et la notion de justice. Chomsky se définit parfois comme étant un « enfant des Lumières », et il est sans doute l’héritier contemporain le plus radical de cette tradition.

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Noam Chomsky

« Un vrai système d’éducation donnerait des cours
d’autodéfense intellectuelle. »
[Noam Chomsky]

« Quand j’ai commencé à lire Chomsky, je me suis dit que son déploiement d’arguments, leur quantité, leur implacabilité, étaient un peu, comment dire, insensés. Un quart des arguments qu’il avait amassés auraient suffi à me convaincre. J’avais l’habitude de me demander pourquoi il devait travailler tant. Mais maintenant, je comprends que l’amplitude et l’intensité du travail de Chomsky sont un baromètre de l’amplitude, de l’étendue et de l’implacabilité de la machine de propagande à laquelle il fait face. »
[Arundhati Roy, The Hindu, 2003]


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[2014] Chomsky : Combien de minutes avant minuit ?

Par Noam Chomsky

Retour TomDispatch.com, 5 août 2014 Imprimer

Si quelque espèce extraterrestre venait à faire une histoire de l’homo sapiens, il se pourrait bien qu’elle choisisse de diviser son calendrier en deux ères : av. AN (avant les armes nucléaires) et EAN (ère des armes nucléaires). Cette dernière s’est bien sûr ouverte le 6 août 1945, premier jour du décompte de ce qui pourrait être la fin peu glorieuse de cette espèce étrange qui atteignit l’intelligence nécessaire à développer le moyen de sa propre destruction, mais pas, ainsi que le suggèrent les faits, la capacité morale et intellectuelle de contrôler ses pires instincts.

Le premier jour de l’EAN fut marqué par le « succès » de Little Boy, une simple bombe atomique. Le quatrième jour, Nagasaki fit l’expérience du triomphe technologique de Fat Man, un modèle plus sophistiqué. Cinq jours plus tard arriva ce que l’histoire officielle de l’Air Force appelle la « grande finale », un raid de 1 000 avions qui attaqua les villes et tua plusieurs milliers de gens, en lâchant des prospectus selon lesquels « Le Japon s’[était] rendu ». Truman annonça cette capitulation avant le retour du dernier B-29.

Ce furent les premiers jours de l’EAN. Alors que nous entrons dans sa 70e année, nous devrions nous émerveiller d’avoir survécu. Nous ne pouvons que deviner pour combien d’années encore.

Le général Lee Butler, ancien chef de l’U.S. Strategic Command (STRATCOM), qui contrôle les armes et la stratégie nucléaire, nous a donné quelques réflexions à propos de ces funestes perspectives. Il écrivit il y a vingt ans qu’il avait jusqu’ici survécu à l’EAN « grâce à quelque combinaison de talent, de chance, et de providence ; et, je suppose, surtout grâce à cette dernière ».

En revenant sur sa longue carrière consacrée au développement de stratégies nucléaires et à organiser les forces pour les mettre en place, il se décrivit  tristement comme « l’un des plus fervents défenseurs de la foi dans les armes nucléaires ». Mais il ajouta que c’était devenu « [son] fardeau de déclarer avec toute la conviction possible qu’elles nous ont fait beaucoup de mal ». Et de se demander : « En vertu de quelle autorité plusieurs générations d’hommes politiques des Etats possédant l’arme nucléaire s’approprient le pouvoir de décider des chances d’une vie future sur notre planète ? Mais de façon plus urgente encore, pourquoi est-ce qu’une telle impudence se perpétue alors que nous devrions trembler devant notre folie et nous unir dans un engagement pour abolir ses manifestations les plus meurtrières ? ».

Selon lui, le plan américain de 1960 appelant à une frappe totale et automatisée sur le monde communiste est « le document le plus absurde et irresponsable qu’[il ait] jamais supervisé ». Son homologue soviétique était probablement encore plus fou. Mais il faut se souvenir qu’il y a des concurrents à cette folie, parmi lesquels notre résignation vis-à-vis des menaces extraordinaires sur notre survie n’est pas la moindre.

La survie pendant les premières années de la guerre froide

D’après la doctrine enseignée dans l’éducation et dans le discours intellectuel général, le rôle premier de la politique d’un Etat est « la sécurité nationale ». Cependant, les preuves semblent indiquer que la doctrine de la sécurité nationale n’inclut pas la sécurité de la population. L’histoire montre que, par exemple, la menace d’une destruction instantanée par des armes nucléaires n’a jamais été une priorité pour les décideurs. Cela a été prouvé par le passé et demeure vrai aujourd’hui.

Lors des premiers jours de l’EAN, les Etats-Unis jouissaient d’une supériorité écrasante par rapport au reste du monde et d’une sécurité remarquable : ils contrôlaient l’hémisphère, les océans atlantiques et pacifiques, ainsi que l’opposé de ces océans. Bien avant la Deuxième guerre mondiale, ils étaient déjà devenus de loin le pays le plus riche du monde avec des avantages incomparables. L’économie américaine connut un bond pendant la guerre, alors que d’autres pays industriels étaient dévastés ou affaiblis. En ouvrant l’EAN, les Etats-Unis possédaient la moitié de la richesse du monde et encore davantage de sa capacité de production.

Cependant, une menace demeurait : les missiles intercontinentaux à ogives nucléaires. Cette menace fut examinée dans l’étude standard des politiques nucléaires, étude menée avec un accès à des sources haut-placées : Danger et survie : les choix sur la bombe pendant les cinquante premières années, de McGeorge Bundy, conseiller en sécurité nationale au cours des présidences de Kennedy et de Johnson.

Bundy écrivit que « le développement des missiles balistiques sous le gouvernement d’Eisenhower est l’une des plus grandes réussites de ces huit années. Pourtant, il faut reconnaître que les Etats-Unis ainsi que l’Union soviétique n’encourraient pas un aussi grand risque nucléaire si ces missiles n’avaient pas été mis au point ». Il ajouta également un commentaire plein d’enseignements : « Je ne suis au courant d’aucune proposition contemporaine d’aucun des deux gouvernements visant à bannir les missiles balistiques grâce à des accords ». Autrement dit, il n’y avait aucune intention de tenter de prévenir l’unique menace envers les Etats-Unis, celle d’une destruction totale par une guerre nucléaire contre l’Union soviétique.

Serait-il possible que cette menace ait été mise de côté ? Nous ne pouvons pas en être sûrs, mais cela est loin d’être inconcevable. Loin derrière les Etats-Unis en termes de développement et de sophistication technologique, les Russes se trouvaient dans un environnement bien plus menaçant. Ils étaient donc bien plus vulnérables à de tels systèmes armés que les Etats-Unis. Il y aurait pu avoir des ouvertures pour examiner les différentes possibilités, mais l’extraordinaire hystérie du moment empêchait les différents acteurs de les percevoir.  Cette hystérie était bien extraordinaire : un coup d’œil à la rhétorique des documents de cette époque tels que le National Security Council Paper NSC-68 demeure choquant, même si on fait abstraction de l’injonction du secrétaire d’Etat Dean Acheson selon laquelle il serait nécessaire d’être « plus clair que la vérité ».

Une des opportunités d’éloigner la menace fut une proposition notable faite en 1952 par le dirigeant soviétique Joseph Staline qui offrit l’unification allemande et des élections libres à la condition que l’Allemagne ne rejoigne à la suite aucune alliance militaire hostile. A la lumière du demi-siècle précédent au cours duquel l’Allemagne seule avait presque anéanti la Russie, à deux reprises, cela n’était pas une condition extrême.

La proposition de Staline fut prise au sérieux par James Warburg, un commentateur politique respecté, mais à cette exception près, elle fut ignorée ou tournée en dérision. La recherche récente commence à regarder les choses différemment. Le chercheur Adam Ulam, fervent anti-communiste, considère le statut de la proposition de Staline comme « un mystère non résolu ». Washington « n’a consacré que peu de temps à rejeter catégoriquement l’initiative de Moscou », écrit-il, pour des raisons « si peu convaincantes qu’elles en deviennent embarrassantes ». Il ajoute que l’échec politique, universitaire et intellectuel laissa ouverte la « simple question [de savoir si] Staline était sincèrement prêt à sacrifier RDA nouvellement créée sur l’autel de la vraie démocratie », avec des conséquences qui auraient été gigantesques sur la paix mondiale et la sécurité des Etats-Unis. En lisant des recherches récentes à propos des archives soviétiques, Melvyn Leffler, l’un des spécialistes de la Guerre froide les plus respectés, a pu observer que de nombreux universitaires ont été surpris de voir « [Lavrenti] Beria, chef sinistre et brutal de la police secrète [russe], proposer que le Kremlin offre à l’ouest un accord sur l’unification et la neutralisation de l’Allemagne », tout en acceptant « de sacrifier le régime communiste est-allemand afin de réduire les tension est-ouest » et d’améliorer les conditions internes politiques aussi bien qu’économiques en Russie – opportunités qui furent manquées pour pouvoir sécuriser la participation de l’Allemagne à l’OTAN.

Etant donné les circonstances, il n’est pas impossible que des accords aient pu être atteints, qui auraient alors protégé les Américains de la menace la plus importante à l’horizon. Mais cette possibilité ne fut pas prise en considération, indication criante du rôle infime joué par la vraie sécurité dans la politique publique.

La crise des missiles de Cuba et ses suites

Cette conclusion fut soulignée au cours des années qui ont suivi. Quand Nikita Khrouchtchev arriva au pouvoir après la mort de Staline, en 1953, il reconnut que l’URSS ne pouvait pas rivaliser avec les Etats-Unis, pays le plus riche et le plus puissant du monde, doté d’avantages incomparables. Si le pays espérait jamais échapper à son sous-développement économique et aux effets dévastateurs de la dernière guerre mondiale, il devait renverser le sens de la course à l’armement.

Khrouchtchev proposa de fortes réductions mutuelles des armes offensives. L’administration Kennedy nouvellement arrivée au pouvoir étudia alors l’offre et la rejeta, se tournant à la place vers une expansion militaire rapide, alors qu’elle était déjà bien en avance. Le défunt Kenneth Waltz, soutenu par d’autres analystes stratégiques proches des renseignements américains, écrivit alors que l’administration Kennedy avait « entrepris la plus grande construction militaire stratégique et conventionnelle jamais vue par temps de paix… alors même que Khrouchtchev tentait dans le même moment de réduire les forces conventionnelles et de suivre une stratégie de dissuasion minimale, et nous avons agi ainsi alors même que l’équilibre des armes stratégiques favorisait grandement les Etats-Unis ». A nouveau, on portait préjudice à la sécurité nationale tout en augmentant le pouvoir de l’Etat.

Les renseignements américains vérifièrent que des coupes massives avaient en effet été réalisées dans les forces soviétiques actives, aussi bien dans l’aviation que dans les effectifs. En 1963, Khrouchtchev fit un nouvel appel à des réductions. Il retira des troupes d’Allemagne de l’Est et invita Washington à faire de même. Cet appel fut également rejeté. En parlant de sa carrière, l’ancien conseiller du Pentagone et analyste de sujets de sécurité William Kaufmann décrivit l’échec des Etats-Unis à répondre aux initiatives de Khrouchtchev comme « [son] unique regret ».

La réaction des Soviétiques à la surenchère américaine de ces années-là fut de placer des missiles nucléaires à Cuba en octobre 1962 afin de tenter de rééquilibrer un tant soit peu la balance. Cette action était également motivée par la campagne terroriste de Kennedy contre le Cuba de Fidel Castro, qui était censée conduire à l’invasion de l’île au cours de ce même mois, comme la Russie et Cuba en auraient été informés. La « crise des missiles » qui s’ensuivit fut « le moment le plus dangereux de l’Histoire », selon les mots de l’historien Arthur Schlesinger, conseiller et confident de Kennedy.

Alors que la crise était à son comble à la fin du mois d’octobre, Kennedy reçut une lettre secrète de Khrouchtchev offrant de mettre fin à la crise par un retrait public simultané des missiles russes de Cuba et des missiles Jupiter américains de Turquie. Ces derniers étaient des missiles obsolètes dont le retrait avait été déjà été ordonné par l’administration Kennedy parce qu’ils étaient en train d’être remplacés par des sous-marins Polaris, bien plus meurtriers, qui devaient stationner dans la méditerranée.

L’estimation de Kennedy à ce moment-là était que s’il refusait l’offre des Soviétiques, la probabilité de déclencher une guerre nucléaire était de 33% à 50% – une guerre qui, comme l’avait prévenu le président Eisenhower, aurait détruit l’hémisphère nord. Kennedy n’en refusa pas moins l’offre de Khrouchtchev d’un retrait public des missiles de Cuba et de Turquie ; seul le retrait de Cuba pouvait être public, afin de protéger le droit des Etats-Unis de placer des missiles à la frontière de la Russie ou là où bon leur semblait.

Il est difficile d’imaginer pire décision dans l’histoire – et pour cette même décision, il reste loué pour son sang-froid et son sens de l’Etat.

Dix ans plus tard, pendant les derniers jours de la guerre israélo-arabe de 1973, Henry Kissinger, alors conseiller en sécurité auprès du président Nixon, lança une alerte nucléaire. Le but était de prévenir les Russes qu’ils ne devaient pas interférer avec ses manœuvres diplomatiques délicates censées assurer la victoire israélienne, mais d’une façon limitée afin que les Etats-Unis gardent un contrôle unilatéral de la région. Et les manœuvres étaient en effet délicates : les Etats-Unis et la Russie avaient conjointement imposé un cessez-le-feu, mais Kissinger informa les Israéliens qu’ils pouvaient l’ignorer, d’où le besoin d’une alerte nucléaire pour faire fuir les Russes. La sécurité des Américains avait toujours la même importance.

Dix ans plus tard encore, l’administration Reagan lança des opérations pour mettre à l’épreuve les défenses aériennes russes en simulant des attaques aériennes et navales ainsi qu’une alerte nucléaire de haut-niveau que les Russes étaient censés détecter. Ces actions furent entreprises à un moment très critique : Washington était en train de déployer des missiles Pershing II en Europe à une distance de vol de cinq minutes de Moscou ; le président Reagan avait aussi annoncé l’Initiative de défense stratégique (« Star Wars »), que les Russes identifièrent en effet comme une arme de première-frappe, interprétation standard de la défense par missiles de la part des deux camps. Et d’autres tensions montaient également.

Ces actions causèrent naturellement beaucoup d’inquiétude en Russie, qui, à la différence des Etats-Unis, était assez vulnérable et avait été envahie à plusieurs reprises et presque détruite. En 1983, cela conduisit à la peur d’une guerre. Une récente publication d’archives a révélé que le danger était plus grave encore que ce que les historiens avaient d’abord perçu. Une étude de la CIA intitulée « La peur de la guerre était réelle » a conclu que les services de renseignements américains ont probablement sous-estimé l’inquiétude des Russes et la menace d’une frappe nucléaire russe préventive. Les exercices « devinrent presque le prélude d’une frappe nucléaire préventive » d’après un avis dans le Journal des études stratégiques.

Et c’était même encore plus dangereux, comme nous l’avons appris en septembre dernier, lorsque la BBC a rendu public le fait qu’au milieu de ces événements qui menaçaient la planète entière, les systèmes d’alarme de la Russie avaient détecté une frappe de missiles en provenance des Etats-Unis, propulsant son système nucléaire au plus haut niveau d’alerte. Le protocole de l’armée soviétique était de riposter avec une attaque nucléaire. Heureusement, l’officier de service, Stanislav Petrov, décida de désobéir et de ne pas faire part des avertissements à ses supérieurs. Il reçut une réprimande officielle. Et grâce à ce manquement au devoir, nous sommes toujours en vie pour en parler.

La sécurité de la population n’était pas davantage une priorité pour les membres de l’administration Reagan qu’elle ne l’était pour leurs prédécesseurs. Et cela demeure aujourd’hui, même en ignorant les nombreuses fois où la catastrophe nucléaire a été évitée de peu au cours de ces années, dont beaucoup sont relatées dans l’inquiétante étude d’Eric Schlosser, Commande et contrôle : les armes nucléaires, l’accident de Damas, et l’illusion de la sécurité. En d’autres termes, il est difficile de contester les conclusions du général Butler.

La survie dans l’ère post-Guerre froide

L’ensemble des actions et doctrines qui ont suivi la Guerre froide n’est pas rassurant non plus. Tout président qui se respecte se doit d’avoir une doctrine. La doctrine de Clinton était résumée dans le slogan « multilatéraux quand nous pouvons, unilatéraux quand nous devons ». Dans une allocution au Congrès, l’expression « quand nous devons » fut mieux expliquée : les Etats-Unis ont le droit d’avoir recours à « l’usage unilatéral du pouvoir militaire » pour s’assurer « un accès non restreint à des marchés clefs, des sources d’énergie, et des ressources stratégiques ». Pendant ce temps, STRATCOM à l’époque de Clinton publia une importante étude intitulée « Les essentiels de la dissuasion post-Guerre froide », parue bien après l’effondrement de l’Union soviétique, et Clinton étendait le programme de George H.W. Bush d’expansion de l’OTAN à l’est en violation des promesses faites au premier ministre soviétique Mikhaïl Gorbatchev – ce qui semble faire écho à ce qui se passe aujourd’hui.

Cette étude de STRATCOM s’intéressait au « rôle des armes nucléaires à l’ère post-Guerre froide ». L’une des conclusions principales est que les Etats-Unis doivent maintenir leur droit de lancer une première frappe, même contre des Etats dépourvus de l’arme nucléaire. De plus, les armes nucléaires doivent être toujours prêtes parce qu’elles « projettent leur ombre sur toute crise et tout conflit ». C’est donc qu’elles étaient constamment utilisées, tout comme on utilise une arme en visant mais en ne tirant pas lors d’une attaque à main armée (ce qui a été souligné à plusieurs reprises pas Daniel Ellsberg). STRATCOM continuait en conseillant aux décideurs de « ne pas être trop rationnels lorsqu’il s’agit de déterminer… ce qui est le plus important aux yeux de l’opposant ». Tout devait être visé simplement. « [Il] est nuisible de nous décrire comme étant trop rationnels et gardant trop la tête froide… La possibilité que les Etats-Unis puissent devenir irrationnels et vindicatifs dans le cas où leurs intérêts vitaux seraient menacés devrait faire partie de l’image nationale que nous projetons ». Il est « bénéfique [pour notre position stratégique] que certains éléments puissent sembler ‘’hors de contrôle’’ », créant ainsi une menace constante d’attaque nucléaire – ce qui, si cela intéresse quelqu’un, est une violation grave de la Charte des Nations Unies.

Cela est très loin des objectifs nobles qui sont constamment proclamés, ou de l’obligation faite par le Traité de non-prolifération de faire des efforts de « bonne foi » pour éliminer ce fléau de la planète. Ce qui résonne dans cette étude est plutôt une adaptation du fameux couplet de Hilaire Belloc à propos de la mitrailleuse Maxim (pour citer le grand historien africain Chinweizu) :

« Quoi qu’il arrive, nous avons

La bombe atomique, et eux non ».

Après Clinton vint, bien sûr, George W. Bush, dont le très large soutien à la guerre préventive incluait facilement l’attaque du Japon en décembre 1941 sur des bases militaires situées dans des possessions américaines hors de leur territoire, à une époque où les militaires japonais savaient très bien que les Etats-Unis fabriquaient en précipitation les forteresses volantes B-17 et les déployaient sur ces bases avec l’intention « de détruire le cœur industriel de l’empire grâce des attaques de bombes explosives sur les nombreuses fourmilières des bambouseraies de Honshu et Kyushu ». C’est ainsi que les plans pré-guerre furent décrits par leur architecte, le général de l’Air Force Claire Chennault, avec l’approbation enthousiaste du président Franklin Roosevelt, du secrétaire d’Etat Cordell Hull, et du chef des armées le général George Marshall.

Après eux vient Barack Obama et ses discours sur l’abolition des armes nucléaires – accompagnés par des plans d’investissement d’un milliard de dollars dans l’armement nucléaire américain, un pourcentage du budget militaire américain qui, d’après une étude du James Martin Center for Nonproliferation Studies à l’Institut de Monterey des études internationales, est « comparable à l’investissement réalisé dans les années 1980 sous la présidence Ronald Reagan dans les nouveaux systèmes stratégiques ».

Obama n’a pas non plus hésité à jouer avec le feu pour des gains politiques. Si l’on regarde par exemple la capture et l’assassinat d’Oussama Ben Laden par les US Navy, cet événement fut annoncé avec fierté par Obama dans un discours important sur la sécurité nationale en mai 2013, discours qui fut largement relayé, mais dont un paragraphe crucial fut ignoré.

Obama salua l’opération mais ajouta qu’elle ne pouvait pas devenir une norme. La raison en était, d’après lui, que les risques « étaient immenses ». Les soldats de la Navy auraient pu être « pris dans des échanges de coups de feu ». Même si cela n’a par chance pas eu lieu, « le coup porté à notre relation avec le Pakistan et la réaction violente du public pakistanais à propos de l’empiètement sur leur territoire fut… lourd ».

Ajoutons maintenant quelques détails. Les soldats de la Navy avaient pour consigne de se battre pour se libérer s’ils étaient interceptés. Ils n’auraient pas été laissés seuls face à leur destin s’ils avaient été « pris dans des échanges de coups de feu ». Toute la force de l’armée américaine aurait été mise au service de leur libération. Le Pakistan possède une armée puissante et bien entraînée, très protectrice de la souveraineté nationale. Le pays possède des armes nucléaires et les spécialistes pakistanais craignent l’éventualité d’une pénétration de leur système de sécurité nucléaire par des éléments du djihad. De plus, ce n’est pas un secret que la population a été radicalisée et rendue amère par la campagne de terreur menée par drones et d’autres politiques de Washington.

Alors que les soldats de la Navy étaient encore dans l’enceinte du camp de Ben Laden, le chef des armées pakistanais, Ashfaq Parvez Kayani, fut informé du raid et ordonna aux militaires de « confronter toute force aérienne non-identifiée », qui selon lui proviendraient d’Inde. Pendant ce temps à Kaboul, le commandeur américain général David Petraeus ordonna aux « avions de guerre de répondre » si les Pakistanais « faisaient décoller leurs avions d’attaque en urgence ».

Comme l’a dit Obama, le pire n’a pas eu lieu, par chance, mais cela aurait pu être terrible. Mais les risques ont été abordés sans inquiétude notable, ni commentaire subséquent.

Ainsi que l’a observé le général Butler, il relève presque du miracle que nous ayons jusqu’à aujourd’hui échappé à la destruction, et plus nous tenterons notre destin, moins nous pourrons espérer une intervention divine perpétuer ce miracle.

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2014] D’après Chomsky, la Turquie est le seul pays à s’élever contre l’agression israélienne

Retour Daily Sabah, 26 juillet 2014 Imprimer

 

Selon Noam Chomsky, l’intellectuel américain reconnu dans le monde entier, la Turquie est le seul pays qui s’oppose explicitement aux opérations atroces à Gaza, et le soutien continu apporté par les Etats-Unis à Israël a fait naître l’anti-américanisme chez des musulmans du monde entier.

« La Turquie est le seul pays qui expose explicitement une attitude sévère envers Israël et qui s’est opposé à l’oppression de la Palestine par Israël », a dit Chomsky à l’agence publique Anadolu.

Il a répété que le monde attendait trop de la « communauté internationale » en soulignant le fait qu’une telle communauté n’existait pas et que les citoyens se trompaient en croyant à son existence.

Chomsky a condamné le monde, incluant les Etats-Unis et l’ONU, en soulignant le fait qu’ils ont omis le fait qu’Israël commettait un crime en Palestine et qu’au lieu de cela, ils soutenaient les frappes israéliennes.

Il a ajouté que le monde arabe était divisé et impuissant à avoir une quelconque influence. « Aujourd’hui, le monde n’agit qu’en fonction des intérêts nationaux. Les Etats-Unis soutiennent Israël en fonction de ses intérêts stratégiques dans la région. D’autre part, l’ONU n’est pas vraiment inquiet des évènements de Gaza. Le monde arabe est profondément divisé et impuissant. Les Etats-Unis soutiennent ouvertement les actions d’Israël, aussi bien militaires que diplomatiques et idéologiques, et deviennent ainsi partie prenante des meurtres des Palestiniens. Les Etats-Unis devraient avoir des comptes à rendre pour le sang versé par les Palestiniens ».

L’intellectuel américain a également dit que les actions américaines étaient une n-ième trahison envers les musulmans, et que l’attitude hypocrite des Etats-Unis mènerait à une dégradation encore plus profonde de la confiance du monde musulman envers les Etats-Unis : « J’ignore comment les Etats-Unis pourront jamais prétendre chercher un nouveau dialogue avec le monde musulman après cette trahison. Il s’agit d’une réelle hypocrisie. L’ONU ne prend aucune mesure réelle pour mettre fin à la crise à Gaza. L’ONU doit s’unir et faire preuve de courage contre la politique américaine. D’autre part, mis à part quelques remarques à propos de la crise, l’ONU ne s’intéresse pas vraiment à Gaza. La France a montré sa position en interdisant les manifestations condamnant Israël. Les gens ont trop d’attentes envers l’ONU pour mettre fin au siège de Gaza, car l’ONU n’est pas indépendant des politiques du monde », a-t-il ajouté, tout en répétant que la Turquie était le seul pays à condamner franchement Israël pour ses opérations sanglantes à Gaza.

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] La civilisation peut-elle survivre au capitalisme?

Par Noam Chomsky

Retour AlterNet, 5 mars 2013 Imprimer

 

Le système économique des États Unis est décrit en général sous le terme « capitalisme », alors que celui-ci inclut des subventions substantielles de l’Etat au secteur privé sous différentes formes, qui vont de l’ « aide à l’innovation » au « soutien financier aux banques  en faillite » – qu’on justifie par la formule « Too big to fail »  trop grosse pour faire faillite.-

Ainsi, le système répond de moins en moins aux lois du marché et se transforme de plus en plus en monopole : selon le chercheur Robert W. McChesney dans son livre « Digital Disconnect. », les 200 plus grosses entreprises américaines ont augmenté considérablement leur profit ces 20 dernières années.

Le terme « capitalisme » est largement utilisé pour décrire des systèmes où il n’y a pas de capitalistes. C’est le cas par exemple des entreprises autogérées de Mondragon, au pays basque espagnol, ou de celles qui se développent dans le nord de l’Ohio, souvent avec l’appui des conservateurs. Les deux groupes d’entreprises sont examinés dans une importante publication du chercheur Gar Alperovitz.

Certains pourraient même employer le terme capitalisme en référence à « la démocratie industrielle » promue par John Dewey, un philosophe américain reconnu de la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Dewey encourageait les ouvriers à devenir « maîtres de leur propre destin industriel » et souhaitait que toutes les institutions soient mises sous contrôle public, y compris les moyens de production, d’échange, de publicité, de transport et de communication. Sans cela, Dewey affirmait que la politique demeurerait « l’ombre du monde des affaires sur la société ».

La démocratie tronquée, que Dewey avait condamnée, ne cesse de se détériorer ces dernières années. Le gouvernement est entre les mains d’une minorité de riches, tandis que la majorité, ‘ceux d’en bas’, n’ont pas leur mot a dire. Le système politico-économique actuel est une forme de ploutocratie à l’opposé de la démocratie, où le public doit influencer la politique.

La démocratie est-elle compatible avec le capitalisme? La question a été posée et débattue. Si nous nous en tenons à « la réelle et courante démocratie capitaliste » (RCDC pour faire court), la réponse est connue : elles sont radicalement incompatibles.

Pour moi, la civilisation a peu de chances de survivre à la RCDC et à l’affaissement de la vraie démocratie qui va avec. Mais une vraie démocratie pourrait-elle changer les choses ?

Tenons-nous en au problème le plus immédiat auquel la civilisation fait face: la catastrophe environnementale. Daedalus, “le journal de l’Académie Américaine des Arts et des Sciences” examine les divergences importantes, de règle sous la RCDC, entre les décisions gouvernementales et l’attitude du public en général.

Comme le montre le chercheur Kelly Sims Gallagher, alors que « 109 pays ont une politique de promotion des énergies renouvelables et [que] 118 d’entre eux en ont défini les buts à atteindre, les Etats-Unis eux n’ont toujours pas adopté une politique cohérente pour l’utilisation de l’énergie renouvelable ».

Ce n’est pas l’opinion publique américaine, comme on pourrait le croire, qui est en retard sur le consensus international pour confronter le désastre prévu par la grande majorité des scientifiques, mais c’est la politique de leur gouvernement qui néglige les alertes qui affecteront prochainement la vie de nos petits enfants.

Comme le montrent Jon A. Krosnick et Bo MacInnis dans ce numéro de Daedalus, « l’immense majorité du public est en faveur d’une politique de réduction des gaz à effet de serre engendrés par la production d’électricité. En 2006, 86% étaient en faveur d’une obligation, ou d’une incitation au moyen de réductions d’impôts, à réduire les émissions de gaz à effet de serre. La même année,  87% étaient en faveur de réductions d’impôts pour les infrastructures qui produiraient davantage d’électricité au moyen de l’hydraulique, du solaire ou de l’éolien. [Cette majorité s’est maintenue jusqu’en 2010 et a légèrement diminué depuis.] »

Il est bien ennuyeux pour ceux qui dirigent les politiques économiques et publiques que le public soit influencé par la science.

Leur inquiétude est illustrée par l’ « Environmental Literacy Improvement Act » [« Loi sur l’amélioration de l’enseignement environnemental » ndt.], une proposition législative de l’American Legislative Exchange Council (ALEC), un lobby financé par des entreprises et qui vise à influencer la législation afin de servir les besoins du secteur privé et des ultra-riches.

Cette proposition préconise un « enseignement équilibré » des sciences du climat, de l’école maternelle jusqu’au lycée. « Enseignement équilibré » est un code qui désigne la transmission à l’école de la négation du changement climatique afin d’ « équilibrer » le courant dominant des sciences du climat. On peut comparer ce projet à celui de l’ « enseignement équilibré » prôné par les créationnistes pour permettre l’enseignement de leurs théories dans les écoles. La législation construite sur ce modèle de l’ALEC a déjà été mise en application dans plusieurs états.

Bien sûr, on prétend proposer ces enseignements au nom du développement du sens critique, une bonne idée en soi, mais il existe de bien meilleurs exemples qu’un problème qui menace notre survie et qui a été retenu parce qu’il menace les profits des entreprises.

Les médias présentent ces arguments comme une controverse entre deux camps.

L’un des deux camps est composé de l’écrasante majorité des scientifiques, des principales académies scientifiques nationales, des revues scientifiques professionnelles, et du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Ils s’accordent sur le fait que le changement climatique a bien lieu, que l’action humaine en est un élément prépondérant, que la situation est sérieuse sinon critique, et qu’on atteindra en quelques décennies un point de non retour avec de sérieuses conséquences économiques et sociales. On peut noter qu’il est rare d’avoir un tel agrément général sur un sujet scientifique aussi complexe.

L’autre camp est composé des sceptiques, incluant quelques scientifiques respectés pour qui il y a trop de facteurs inconnus et pour qui les conséquences peuvent être moins sévères que décrites, ou au contraire, plus graves.

Dans ce débat on omet de donner la parole aux chercheurs pour qui les rapports du GIEC sont trop prudents, même si, à plusieurs reprises, les faits ont prouvé que ces chercheurs avaient raison.

La campagne de propagande a visiblement eu quelques effets sur l’opinion publique américaine, qui est maintenant plus sceptique que la moyenne mondiale. Mais ceci ne satisfait pas suffisamment « les maîtres », et c’est pourquoi plusieurs secteurs du monde des affaires ont lancé une attaque contre le système d’éducation dans un effort de contrer les tendances du public à croire aux conclusions des recherches scientifiques.

À la dernière réunion d’hiver du comité national républicain il y a quelques semaines, le gouverneur de Louisiane Bobby Jindal a averti sa direction: « Nous devons cesser d’être le parti des imbéciles et cesser d’insulter l’intelligence des électeurs », leur a-t-il dit.

Au sein du système RCDC, il est de la première importance que nous devenions la nation d’imbéciles qui ne peuvent être trompés par la science et la logique, ceci dans l’intérêt et les gains à court terme des maîtres de l’économie et du système politique, qu’importent les conséquences.

Ces engagements ont des racines profondes dans les doctrines de marché fondamentalistes qui sont prêchées dans le système de la RCDC, bien qu’elles soient appliquées de façon très partielle afin de maintenir un Etat fort au service de la richesse et du pouvoir.

Les doctrines officielles présentent plusieurs « inefficacités de marché », ainsi qu’on les appelle familièrement. Parmi elles se trouve le fait que lors d’une transaction de marché, l’individu ne prend pas en compte les effets de cette transaction sur les autres individus. Les conséquences de ce qu’on appelle les « externalités » peuvent être cruciales, et la crises actuelle en est une illustration. Elle est liée en partie au fait que les principaux investisseurs et banques ignorent le « risque systémique », qui est la possibilité d’un effondrement global du système, quand ils s’engagent dans des transactions risquées.

La catastrophe environnementale est bien plus sérieuse: l’externalité qui est en jeu ici est le destin des espèces, et cette fois on ne pourra pas échapper aux conséquences grâce à un sauvetage financier.

Dans le futur, les historiens, s’il y en a, regarderont le spectacle curieux de ce début du XXIe siècle où pour la première fois dans l’histoire humaine, les hommes font face au désastre résultant de leur propre action, qui menace notre propre survie.

Ces historiens verront que le pays le plus riche et le plus puissant dans l’histoire, qui jouit d’avantages sans pareil, est à la tête des efforts conduisant au désastre pourtant prévisible. A la tête des efforts pour préserver les conditions qui donneront une vie décente à nos descendants se trouvent en revanche les sociétés dites « primitives »: les premières nations, les tribus indigènes et aborigènes.

Les pays où les populations indigènes sont importantes mènent l’effort pour la préservation de la planète, tandis que les pays qui ont détruit ces populations ou les ont rendues marginales courent vers leur propre destruction.

Ainsi l’Équateur, avec sa forte population indigène, recherche l’aide des pays riches de manière à laisser ses importantes réserves de pétrole sous terre, là où se trouve leur place.

Pendant ce temps, les Etats-Unis et le Canada brûlent les énergies fossiles le plus vite et le plus complètement possible, notamment les dangereux schistes bitumineux canadiens, tout en applaudissant les promesses d’un centenaire d’indépendance énergétique (sans réel signification d’ailleurs), sans avoir un seul regard sur le monde futur qu’ils auront laissé derrière eux avec leur politique suicidaire.

On peut généraliser ces observations: partout dans le monde, les sociétés indigènes se battent pour protéger ce qu’elles appellent « les droits de la nature » pendant que les civilisés, les raffinés, se gaussent de leur bêtise.

Ceci est exactement à l’opposé de ce qu’on pourrait logiquement attendre, à moins que par un détour toujours plus tortueux, cette logique ait été passée à la moulinette de la RCDC.

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] “Dés-américaniser” le monde

Par Noam Chomsky

Retour Truthout, 5 novembre 2013 Imprimer

 

Durant le dernier épisode de la farce de Washington, qui a abasourdi et stupéfait le monde, un commentateur chinois a écrit que si les États-Unis sont incapables de se comporter comme un membre responsable du système mondial, alors peut-être le monde doit-il se ” dés-américaniser ” – et se séparer de l’État voyou que constitue l’actuelle puissance militaire dominante, puissance qui est cependant en train de perdre sa crédibilité dans les autres domaines.

L’origine immédiate de la débâcle à Washington fut le net virage à droite de la classe politique. Dans le passé, on a parfois décrit les États-Unis avec ironie – mais non sans raison – comme un État à parti unique : le parti des affaires, composé de deux factions qualifiées de “démocrates” et de “républicains”.

C’est désormais faux. Les États-Unis sont bien encore un État à parti unique, le parti des affaires. Mais ce parti ne comporte qu’une seule faction : les Républicains modérés, maintenant appelé “néo-démocrates” (selon la désignation adoptée par la coalition du Congrès des États-Unis elle-même).

Il s’agit encore d’une organisation Républicaine, mais elle a depuis longtemps abandonné toute prétention à constituer un parti parlementaire normal. Norman Ornstein, commentateur conservateur de l’American Enterprise Institute, décrit les Républicains d’aujourd’hui comme ” une insurrection radicale – idéologiquement extrême, méprisant les faits et les compromis, refusant d’admettre la légitimité de ses adversaires politiques ” : un grave danger pour la société.

Le parti est systématiquement en service commandé pour les très riches et le secteur des entreprises. Dans la mesure où il n’est pas possible d’obtenir le vote des gens avec ce programme, il s’est trouvé contraint alors de mobiliser des secteurs de la société qui, en se basant sur les critères mondiaux, sont constitués d’extrémistes. [Car c’est bien ] la folie [qui] constitue la nouvelle norme parmi les membres de l’organisation “Tea Party” et d’une foule d’autres partis hors-normes.

L’establishment Républicain et ses commanditaires du monde des affaires avaient prévu de les utiliser comme un bélier dans l’assaut néolibéral contre la population – pour privatiser, pour déréglementer, et pour diminuer l’intervention de l’État tout en préservant les fractions [de celui-ci] qui demeurent au service de la richesse et du pouvoir, comme les militaires.

L’establishment républicain a connu un certain succès, mais se trouve aujourd’hui dans l’incapacité de contrôler sa base, à sa plus grande consternation. L’impact sur la société américaine se fait ainsi encore plus sévère. Pour prendre un exemple : la réaction virulente contre l’Affordable Care Act suivie de la quasi-fermeture des services de l’État.

L’observation du commentateur chinois n’est pas entièrement neuve. En 1999, le politologue Samuel P. Huntingtonnous avait averti en affirmant qu’aux yeux de la plus grande partie du monde, les États-Unis étaient en train de devenir ” de plus en plus une superpuissance scélérate “, considérée comme ” l’unique plus grande menace externe pour leurs sociétés “.

Quelques mois après le début du mandat de Bush, Robert Jervis, président de l’American Political Science Association, nous avait averti en soulignant que ” aux yeux de beaucoup de monde, en réalité, le principal État voyou est aujourd’hui les États-Unis”. Huntington et Jervis ont l’un et l’autre prévenu qu’un telle voie était imprudente [et que] les conséquences pour les États-Unis pourraient être nocives.

Dans le dernier numéro de Foreign Affairs, le principal journal de l’establishment, David Kaye examine l’un des aspects de la séparation entre Washington et le monde : le rejet des traités multilatéraux ” comme si c’était un sport “.

Il explique que certains traités sont refusés en bloc, comme lorsque ‘’ le Sénat des États-Unis a voté contre la Convention relative aux droits des personnes handicapées en 2012 on contre le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) en 1999. ”

D’autres sont abandonnés par inaction, y compris ” des sujets comme le travail, les droits économiques et culturels, les espèces menacées, la pollution, les conflits armés, le maintien de la paix, les armes nucléaires, le droit de la mer, et la discrimination contre les femmes. ”

Le refus des responsabilités internationales ” a grandi et s’est tellement enraciné,” écrit David Kaye, ” que les gouvernements étrangers ne s’attendent [même] plus à la ratification ni à la pleine participation de Washington dans les institutions créées par les traités. Le monde avance, les lois se rédigent ailleurs, avec un engagement américain très limité (s’il existe). ”

Bien que n’étant pas nouvelle, la coutume s’est en effet enracinée de plus en plus au cours des dernières années, accompagnée de l’acceptation tranquille, à la maison, de la doctrine selon laquelle les États-Unis ont parfaitement le droit d’agir comme un État voyou.

Pour prendre un exemple typique, il y a quelques semaines les forces spéciales américaines ont kidnappé un suspect, Abou Anas al-Libi, dans les rues de la capitale libyenne Tripoli, l’emmenant jusqu’à un navire militaire afin de procéder à un interrogatoire sans lui laisser ni avocat ni droits. Le secrétaire d’État américain John Kerry a informé la presse en arguant que de telles actions sont légales, parce qu’elles sont conformes à la législation américaine, sans provoquer aucun commentaire particulier.

Les principes ne valent que s’ils sont universels. Les réactions seraient légèrement différentes, cela va sans dire, si les forces spéciales cubaines avaient enlevé un terroriste de premier plan comme Luis Posada Carrilesà Miami, l’amenant à Cuba pour interrogatoire et jugement en conformité avec la législation cubaine.

De telles mesures sont le propre d’États voyous. Pour être plus précis, [elles caractérisent] un État voyou qui est assez puissant pour agir en toute impunité ; pour procéder, au cours des dernières années, à des agressions délibérées, pour terroriser de vastes régions du monde avec des attaques de drones, et un foule d’autres choses.

Ainsi que pour défier le monde par d’autres moyens, par exemple en persistant dans son embargo contre Cuba, malgré l’opposition du monde entier depuis fort longtemps, à l’exception d’Israël, qui a voté avec son protecteur lorsque les Nations Unies ont à nouveau condamné cet embargo (188-2) en octobre dernier.

Quoi que le monde puisse penser, les actions américaines ne sont légitimes que parce que nous disons qu’elles le sont. Ce principe fut énoncé par un célèbre homme d’État, Dean Acheson, en 1962, lorsqu’il donna pour instruction à la Société Américaine de Droit International (American Society of International Law) qu’aucune question juridique ne soit posée dans le cas où les États-Unis auraient à répondre à un défi à leur ” pouvoir, [à] leur position et [à] leur prestige. ”

Cuba commit ce crime, quand il repoussa une invasion américaine et eut l’audace de survivre à une agression visant à lui apporter ” les terreurs de la terre “, selon les propres termes d’Arthur Schlesinger, alors conseiller et historiographe de Kennedy.

Lorsque les États-Unis accédèrent à l’indépendance, ils voulurent rejoindre la communauté internationale de l’époque. C’est la raison pour laquelle la Déclaration d’Indépendancecommence, [au début du texte,] par exprimer son souci du ” respect dû à l’opinion de l’humanité. ”

L’évolution d’une confédération désordonnée vers une nation unifiée “digne de signer un traité “, selon l’expression de l’historien de la diplomatie Eliga H. Gould, une nation qui respectait les conventions de l’ordre européen, fut un événement crucial. En atteignant cet état, la nouvelle nation gagna également le droit d’agir comme elle l’entendait à l’intérieur [de ses frontières].

Elle put donc entreprendre de se débarrasser de la population autochtone et développer l’esclavage, une institution si « odieuse » qu’elle ne pouvait être tolérée en Angleterre, selon les paroles de l’éminent juriste William Murray, comte de Mansfield en 1772. L’évolution du droit anglais fut un facteur contribuant à aider la société esclavagiste à s’y soustraire.

Devenir une nation digne de signer un traité conféra ainsi de multiples avantages : la reconnaissance à l’étranger, et la liberté d’agir à demeure sans interférence de quiconque. La puissance hégémonique offre la possibilité de devenir un État voyou, défiant librement le droit et les normes internationales, tout en faisant face une résistance accrue à l’étranger, et en contribuant [finalement] à son propre déclin à force de blessures auto-infligées.

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] L’anarchisme auquel je crois, et ce qui ne va pas chez les libertariens

Noam Chomsky interviewé par Michael S. Wilson

Retour Alternet, 28 mai 2013 Imprimer

Pour Noam Chomsky, l’anarchisme “suppose que la charge de la preuve [de légitimité] repose sur tous ceux qui sont dans une position de pouvoir et d’autorité”. 

Michael S. Wilson : Vous vous définissez, entre autres choses, comme un anarchiste – plus précisément comme anarcho-syndicaliste. La plupart des gens se figurent les anarchistes comme des punks privés de leurs droits balançant des pierres dans les vitrines des magasins, ou des personnages masqués jetant des bombes toutes rondes sur de gras industriels. Est-ce une image exacte ? Qu’est-ce pour vous que l’anarchie ?

Noam Chomsky : Eh bien, à mon avis, l’anarchisme est à la base une sorte de tendance dans la pensée humaine qui se manifeste sous des formes différentes dans des circonstances différentes, mais possède certaines caractéristiques essentielles. Il s’agit principalement d’une tendance qui nourrit soupçon et doute sur la domination, sur l’autorité, et sur la hiérarchie. Elle recherche les structures de hiérarchie et de domination dans la vie humaine sur un spectre allant, disons, des familles patriarcales jusqu’aux systèmes impériaux, et elle se demande si ces systèmes sont légitimes. Elle présuppose [aussi] que la charge de la preuve [de cette légitimité] repose sur tous ceux qui sont dans une position de pouvoir et d’autorité. La légitimité de leur autorité n’est pas automatique. Ils doivent en rendre raison, donner une justification. Et s’ils ne peuvent justifier cette autorité, ce pouvoir et ce contrôle, ce qui est habituellement le cas, alors l’autorité doit être démantelée et remplacée par quelque chose de plus libre et de plus juste. Ainsi, telle que je la comprends, l’anarchie n’est rien d’autre que cette tendance. Elle prend des formes différentes à des moments différents.

L’anarcho-syndicalisme est une variété particulière de l’anarchisme, variété qui se souciait principalement, mais non exclusivement, du contrôle exercé sur le travail, sur le lieu de travail, sur la production. Il partait du principe que les travailleurs doivent maîtriser leur propre travail, ses conditions, [qu’] ils doivent contrôler les entreprises dans lesquelles ils travaillent, conjointement avec les communautés, donc qu’ils devraient être associés les uns aux autres dans des associations libres, et … que ce genre de démocratie devrait être le fondement d’une société plus libre en général. A partir de là, vous savez, on a développé différentes manières de concevoir comment au juste cela pourrait se produire, mais selon moi, c’est le noyau de la pensée anarcho-syndicaliste. Je veux dire que ce n’est pas du tout l’image commune que vous avez décrite – des gens courant dans les rues, brisant des vitrines de magasins – au contraire, [l’anarcho-syndicalisme] conçoit une société très organisée, mais organisée par le bas par la participation directe à tous les niveaux, avec aussi peu de domination et de contrôle que possible, peut-être aucun.

Wilson : Avec l’apparente disparition en cours de l’Etat capitaliste, de nombreuses personnes cherchent d’autres façons de réussir, de mener leur vie, et [sur ce point] je me demande ce que l’anarchie et le syndicalisme peuvent apporter d’après vous, que d’autres théories – par exemple le socialisme géré par l’Etat – n’ont pas su offrir ? Pourquoi devrions-nous choisir l’anarchie, par opposition à, disons, la pensée libertarienne ?

Chomsky : Eh bien ce qu’on appelle “libertarien” aux Etats-Unis, et qui est un phénomène spécifique aux Américains, sans aucun équivalent ailleurs – excepté un peu en Angleterre – autorise un très haut niveau d’autorité et de domination, mais entre les mains du pouvoir privé : il faudrait laisser ce pouvoir privé faire ce qu’il lui plaît de faire. On fait l’hypothèse que par une sorte de magie, la puissance privée concentrée mènera à une société plus libre et plus juste. C’est effectivement ce que l’on croyait dans le passé, [ce que croyait] Adam Smith, par exemple. L’un de ses principaux arguments en faveur des marchés affirmait que dans des conditions de liberté parfaite, les marchés conduiraient à une égalité parfaite. Bon, ça ne mérite même pas qu’on en parle ! Ce genre de…

Wilson : C’est une dispute qui se poursuit aujourd’hui encore…

Chomsky : Oui, et à mon avis, ce genre de libertarianisme, dans le monde actuel, ne signifie rien d’autre qu’un appel à l’une des pires formes de tyrannie, à savoir une tyrannie privée et irresponsable. L’anarchisme est très différent. Il appelle à l’élimination de la tyrannie, de toutes les sortes de tyrannie. Y compris le genre de tyrannie qui est inhérente aux concentrations de pouvoir privé. Pourquoi devrions-nous lui accorder la préférence ? Parce que la liberté, je pense, vaut mieux que la subordination. Il vaut mieux être libre qu’être un esclave. Il vaut mieux être capable de décider par vous-mêmes, plutôt que quelqu’un d’autre prenne les décisions pour vous et vous force à les respecter. Je veux dire, je ne pense pas que vous ayez vraiment besoin d’un argument pour ça. C’est en quelque sorte … limpide.

[En revanche] ce à quoi il faut une réponse, ce qui exige une argumentation, c’est la question de savoir quelle est la meilleure façon d’avancer dans cette direction ? Et il y a de nombreux moyens d’agir dans la société actuelle. L’une de ces méthodes consiste à utiliser l’État, dans la mesure où il est contrôlé démocratiquement. Disons que les anarchistes, à long terme, voudraient voir l’État éliminé. Mais celui-ci existe, à côté du pouvoir privé, et il reste, au moins dans une certaine mesure, sous influence et sous contrôle publics – même s’il pourrait l’être beaucoup plus. Il fournit des dispositifs pour restreindre les forces beaucoup plus dangereuses du pouvoir privé : des règles pour la sécurité et la santé au travail, par exemple, ou bien la garantie que les gens reçoivent des soins de santé décents et bien d’autres choses dans ce genre. [Ces choses] ne vont pas apparaître grâce au pouvoir privé. Bien au contraire. Mais elles peuvent se développer en utilisant le système étatique sous contrôle démocratique limité… pour faire avancer des mesures réformistes. Je pense que ce sont d’excellentes choses à réaliser. Mais [les anarchistes] doivent espérer bien plus, avancer beaucoup plus loin, à savoir : une démocratisation réelle, à plus grande échelle. On peut ne pas se contenter d’y songer, on peut oeuvrer réellement à cela. Par exemple, l’un des principaux penseurs anarchistes, Bakounine, au 19ème siècle, a fait remarquer qu’il est tout à fait possible de bâtir les institutions d’une société future au sein de la société présente. Or il pensait à des sociétés beaucoup plus autocratiques que les nôtres. Mais cela est en train de se réaliser. Par exemple, dans la société actuelle, les entreprises contrôlées par les travailleurs et la communauté sont les germes d’une société future. De telles entreprises non seulement peuvent être développées, mais le sont actuellement. Sur ce sujet, un travail important est accompli par Gar Alperovitz. Gar Alperovitz est impliqué dans le réseau d’entreprises autour de la région de Cleveland, qui sont contrôlées par les travailleurs et par la communauté. Les discussions théoriques sur la façon dont cela pourrait fonctionner ne manquent pas et proviennent de sources multiples. Certaines des idées les plus élaborées se trouvent dans la littérature et les débats autour de ce qu’on appelle la “parecon” – l’économie participative -. Et puis il y a les autres : [les idées] qui en sont encore au stade du projet et de la pensée. Au niveau de la mise en œuvre pratique aussi des mesures peuvent être prises, alors qu’il est urgent d’empêcher le pire de se produire … les principaux méfaits causés par la concentration du pouvoir privé, en utilisant le système étatique tant qu’existera le système actuel. Les moyens d’action sont donc nombreux.

Concernant le socialisme d’État, tout dépend de ce que l’on entend par ce terme. S’il s’agit d’une tyrannie de variété bolchevique (ou de ses descendants), inutile de s’y attarder. S’il s’agit d’un État social démocratique plus étendu, alors les remarques précédentes s’appliquent. Si c’est encore quelque chose d’autre, quelles seront les suites ? Placera-t-il le pouvoir de décider entre les mains des travailleurs et des communautés, ou dans les mains d’une autorité ? Dans le second cas, – [répétons-le] une fois encore – la liberté est préférable à l’assujettissement, et [l’autorité] doit supporter une très lourde charge de justification.

Wilson : Beaucoup de gens vous connaissent en raison de la “théorie de la propagande” que vous avez développée avec Edward Herman. Pourriez-vous décrire brièvement ce modèle théorique et pourquoi il peut intéresser des étudiants?

 

Chomsky : Faisons un petit retour en arrière – un petit cadrage historique – : à la fin du 19e, au début du 20e siècle, dans certaines sociétés, de belles marges de liberté ont été gagnées. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se trouvaient au premier rang de ces sociétés. Ce n’étaient pas du tout des sociétés libres, mais comparativement aux autres, elles étaient assez avancées dans ce domaine. En fait elles étaient tellement en avance, que les systèmes de pouvoir – publics et privés – ont commencé à admettre que les choses en étaient venues à un point où ils ne leur était plus possible de contrôler la population par la force aussi facilement qu’avant. Donc il va falloir se tourner vers d’autres moyens de contrôle. Et ces autres moyens de contrôle sont le contrôle des croyances et des comportements (beliefs and attitudes). C’est de là qu’est sortie l’industrie des relations publiques (the public relations industry), qui à l’époque se définit elle-même honnêtement comme une industrie de la propagande.

[Prenons] le gourou de l’industrie des relations publiques, Edward Bernays – soit dit en passant, pas un réactionnaire, mais un libéral à la Wilson-Roosevelt-Kennedy. Son manuel d’instruction de l’industrie des relations publiques, rédigé dans les années 1920, s’appelait : ” Propagande “. Il y définissait, de façon tout à fait juste, l’objectif de cette industrie. On y lit que l’objectif consiste à s’assurer que la ” minorité intelligente “… – et bien sûr toute personne écrivant sur ce sujet fait partie de cette minorité intelligente par définition, par stipulation… – donc [on y lit que] nous, la minorité intelligente, nous sommes les seules personnes capables de diriger les choses, mais il y a cette grosse population là-bas, la ” populace “, et s’ils sont laissés seuls, ils ne causeront que des ennuis : nous devons donc, comme il le dit, ” planifier leur consentement “, trouver des moyens de garantir qu’ils consentent à notre autorité (our rule) et à notre domination. Tel est le but de l’industrie des relations publiques. Et cela fonctionne de bien des façons. Son principal débouché est la publicité commerciale. En fait, Bernays s’est fait un nom à l’époque – la fin des années 20 – en lançant une campagne publicitaire pour convaincre les femmes de fumer des cigarettes : les femmes ce grand groupe de personnes que l’industrie du tabac n’était pas capable de tuer, ne fumaient pas de cigarettes, alors nous devions faire quelque chose à ce sujet. Et il a mené avec succès des campagnes incitant les femmes à fumer des cigarettes, [des campagnes] du genre, en termes modernes : ” ce serait la chose cool à faire, vous savez, c’est de cette façon que vous parvenez à être une femme moderne et libérée “. Ce fut une grande réussite.

Wilson : Y a-t-il une corrélation entre cette campagne et ce qui se passe en ce moment, avec la grande industrie pétrolière et le changement climatique ?

Chomsky : Ce ne sont que quelques exemples. C’est l’origine de ce qui est devenu une énorme industrie travaillant à contrôler les comportements et les opinions. Aujourd’hui, l’industrie du pétrole et, en fait, le monde des affaires dans son ensemble, s’investissent dans des campagnes similaires pour tenter de saper toute tentative d’affronter un problème encore plus grave que le meurtre de masse causé par l’industrie du tabac – car ce fut un assassinat de masse. Nous sommes confrontés à une menace, une menace sérieuse, celle d’un changement climatique catastrophique. Et ce n’est pas une plaisanterie. Mais [l’industrie pétrolière] tente d’entraver les mesures pour traiter ce problème, au nom de leurs propres intérêts et du profit à court terme. Et cela inclut non seulement l’industrie pétrolière, mais la Chambre de Commerce Américaine – le principal lobby des affaires – et d’autres, qui ont exprimé ouvertement qu’ils vont engager… Ils n’appellent pas ça de la propagande… Mais ça reviendrait à des campagnes de propagande pour convaincre les gens qu’il n’y a pas de réel danger, qu’il n’est pas vraiment nécessaire de faire grand-chose, et que l’on devrait se concentrer sur les choses vraiment importantes comme le déficit et la croissance économique – [enfin] ce qu’eux ils appellent la ” croissance ” – et qu’il ne faut pas s’inquiéter du fait que l’espèce humaine marche au bord d’une falaise, une falaise qui pourrait ressembler à une destruction de l’espèce [humaine], ou au moins à la destruction de la possibilité d’une vie décente pour un très grand nombre de personnes. Et il y a bien d’autres corrélations.

De manière générale, en réalité, la publicité commerciale est fondamentalement une tentative pour saboter les marchés. Nous devrions en prendre acte. Si vous avez suivi un cours d’économie, vous savez que les marchés sont censés être basés sur des consommateurs avertis accomplissant des choix rationnels. Vous jetez un oeil à la première publicité que vous voyez à la télévision et vous vous demandez … Est-ce bien son objectif ? Non. Son but est de créer les consommateurs mal informés accomplissant des choix irrationnels. Et ces mêmes institutions mènent des campagnes politiques. Cela revient à peu près à la même chose : vous devez saper la démocratie en essayant d’amener des gens mal informés à faire des choix irrationnels. Et ce n’est qu’un aspect de l’industrie des relations publiques. Ce dont [Edward] Herman et moi avons discuté, c’est d’un autre aspect de l’ensemble du système de propagande, qui s’est développé à peu près à la même époque, à savoir : la ” fabrique du consentement ” (c’est ainsi qu’on l’appelait). [C’est-à-dire le consentement] aux décisions de nos chefs politiques ou des dirigeants de l’économie privée, pour tenter de s’assurer que les gens ont les bonnes croyances et ne cherchent pas à comprendre la façon dont sont prises les décisions qui peuvent non seulement leur nuire, mais nuire aussi à beaucoup d’autres. C’est de la banale propagande. Nous parlions des médias et de la communauté intellectuelle mondiale en général, qui se consacrent dans une large mesure à ces choses : ce n’est pas que les gens se considèrent eux-mêmes comme des propagandistes, mais… C’est qu’ils sont eux-mêmes profondément endoctrinés concernant les principes du système, ce qui les empêche de percevoir beaucoup de choses visibles juste à la surface, [des choses] subversives pour le pouvoir, si elles étaient comprises. Nous donnons de nombreux exemples [dans notre livre], et il y en a encore beaucoup d’autres à l’heure actuelle qu’on peut mentionner, des exemples cruciaux, en réalité. Il s’agit d’une part importante du système général d’endoctrinement et de contrôle qui fonctionne parallèlement au contrôle des comportements et… aux obligations consuméristes, avec d’autres outils pour contrôler les gens.

Vous avez mentionné les étudiants tout à l’heure. Eh bien, l’un des principaux problèmes pour les étudiants d’aujourd’hui – un problème gigantesque – c’est la montée en flèche des frais de scolarité. Pourquoi avons-nous des frais de scolarité totalement hors-ligne avec d’autres pays, ou même avec notre propre histoire ? Dans les années 1950, les États-Unis étaient un pays beaucoup plus pauvre qu’ils ne le sont aujourd’hui, et le coût de l’enseignement supérieur était encore… à peu près gratuit, les frais minimes ou inexistants pour un très grand nombre de personnes. [Or] nous n’avons pas connu un tel changement économique qu’il aurait rendu nécessaire, désormais, d’avoir des frais de scolarité très élevés, bien plus élevés que quand nous étions un pays pauvre. Et pour enfoncer le clou encore plus franchement, si l’on regarde de l’autre côté des frontières, le Mexique est un pays pauvre, mais il a un bon système éducatif avec un enseignement gratuit. On a vu une tentative de l’État mexicain d’augmenter les frais de scolarité, il y a de cela peut-être quinze ans, ou plus, mais il y a eu une grève nationale des étudiants qui a recueilli un large soutien populaire, et le gouvernement a reculé. C’est précisément ce qui s’est produit tout récemment au Québec, sur notre autre frontière. Traverez l’océan : l’Allemagne est un pays riche. Aucun frais de scolarité. La Finlande a le système éducatif le mieux classé dans le monde. Gratuit… pratiquement gratuit. Donc, il ne me semble pas que vous puissiez défendre l’argument des contraintes économiques derrière l’augmentation incroyablement forte des frais de scolarité. Je pense que ce sont des décisions économiques et sociales prises par ceux qui font les choix politiques. Et [ces] hausses font partie, à mon avis, d’une réaction qui s’est développée dans les années 1970 contre les tendances émancipatrices des années 1960. Les étudiants sont devenus beaucoup plus libres, plus ouverts, ils faisaient pression pour stopper la guerre, pour les droits civiques, pour les droits des femmes… et le pays était devenu trop libre. En réalité, les intellectuels libéraux ont condamné cette évolution, qu’ils ont qualifiée de “crise de la démocratie” : “nous devons modérer la démocratie”. Ils ont, littéralement, appelé pour qu’on s’investisse davantage dans l’endoctrinement des jeunes, de leur expression… Nous devions faire en sorte que les institutions chargées de l’endoctrinement des jeunes fassent leur travail, pour ne pas avoir toute cette liberté, cette indépendance. Ce qui a eu de nombreuses conséquences par la suite. Je ne pense pas que nous ayons suffisamment de documentation directe pour prouver les relations de cause à effet, mais il suffit d’observer ce qui s’est passé. L’une des choses qui s’est produite, c’est le contrôle des étudiants – un contrôle des étudiants en réalité pour le reste de leur vie, simplement en les piégeant dans la dette. C’est une technique très efficace de contrôle et d’endoctrinement. Et je pense – je ne peux pas le prouver – mais je pense que c’est, en grande partie, la raison [de la hausse] des frais de scolarité. Beaucoup d’autres choses se sont produites parallèlement. L’ensemble de l’économie a changé de manière significative pour concentrer le pouvoir, pour porter atteinte aux droits et aux libertés des travailleurs. En fait, l’économiste présidant la Réserve Fédérale sous Clinton, Alan Greenspan – “Saint Alan” comme on l’appelait alors, un grand génie de la profession économique, couvert d’honneurs, qui gérait l’économie, – [Alan Greenspan] a déclaré fièrement devant le Congrès qu’à la base de la grande économie qu’il gérait se trouvait ce qu’il nommait “l’insécurité croissante des travailleurs”. Si les travailleurs sont plus précaires, ils ne feront pas certaines choses, comme demander de meilleurs salaires et de meilleurs avantages. Et c’est sain pour l’économie d’un certain point de vue, un point de vue qui dit que les travailleurs devraient être opprimés et contrôlés, et que la richesse doit être concentrée dans un très petit nombre poches. Donc ouais, c’est une économie saine, et nous avons besoin de l’insécurité croissante des travailleurs, et pour des raisons similaires nous avons besoin de l’insécurité croissante des étudiants. Je pense que toutes ces choses se combinent dans le cadre d’une réaction générale – une réaction bipartisane, soit dit en passant – contre les mouvements émancipateurs qui se sont manifestés dans les années 60 et se sont poursuivis depuis.

Wilson : [Pour finir], je me demandais si vous pouviez [terminer par quelques conseils pour les étudiants d’aujourd’hui].

Chomsky : Il y a beaucoup de problèmes dans le monde aujourd’hui, et les étudiants sont confrontés à un certain nombre d’entre eux, parmi lesquels ceux que j’ai mentionnés – le chômage, l’insécurité et ainsi de suite. D’un autre côté malgré tout, il y a eu des progrès. À bien des égards les choses sont beaucoup plus libres et plus avancées qu’elles ne l’étaient il y a… pas si longtemps. En fait, il y a tant de choses qui étaient en question, pour lesquelles on luttait, certaines à peine exprimables, disons dans les années 1960, qui sont maintenant… partiellement résolues. Des choses comme les droits des femmes, les droits des homosexuels, l’opposition à l’agression, le souci de l’environnement – qui est loin d’être avancé au point où il faudrait, mais bien au-delà des années 60. Ces victoires pour la liberté ne sont pas venues d’en haut, on ne nous en a pas fait cadeau. Elles sont venues de personnes qui luttaient dans des conditions plus dures que maintenant. Aujourd’hui la répression étatique existe. Mais elle est sans comparaison avec, par exemple, “Cointelpro” dans les années 60. Les gens qui ne savent rien là-dessus doivent lire et réfléchir, enquêter. Cela laisse beaucoup d’opportunités. Les étudiants, vous savez, sont relativement privilégiés par rapport au reste de la population. Ils se trouvent également dans une période de leur vie où ils sont relativement libres. Bon, ça permet toutes sortes de possibilités ! Dans le passé, c’est souvent ce genre d’opportunités qu’ont saisies les étudiants à la pointe du changement, du progrès, et [les étudiants] ont beaucoup plus d’opportunités aujourd’hui. Ça ne sera jamais facile. Il y aura de la répression. Il y aura une réaction. Mais c’est de cette façon que la société avance.

© Noam Chomsky

Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] Chomsky: “Comment pouvons-nous nous défendre des multinationales et des forces impérialistes qui menacent notre existence?”

Par Noam Chomsky

Retour AlterNet 5 juillet 2013 Imprimer

Avec les tragédies déchirantes qui se déroulent sous nos yeux, et des catastrophes peut-être encore pires à venir, il peut sembler déplacé, voire cruel, de détourner l’attention vers d’autres perspectives qui, bien qu’abstraites et incertaines, pourraient offrir un chemin vers un monde meilleur – et pas dans un avenir lointain.

 

J’ai visité le Liban plusieurs fois et j’ai été témoin de moments de grand espoir et de désespoir, qui ont été marqués par une remarquable détermination du peuple libanais à les surmonter et à aller de l’avant.

 

La première fois que je l’ai visité – si le mot est juste – il y a exactement 60 ans, presque jour pour jour, ma femme et moi étions en randonnée dans le nord de la Galilée, un soir, quand une jeep nous a abordés et quelqu’un nous a demandé de revenir en arrière : nous étions dans le mauvais pays. Nous avions franchi la frontière par inadvertance, alors non indiquée – maintenant, je suppose, hérissée d’armes.

Un événement mineur, mais riche d’enseignements : la légitimité des frontières – et donc des Etats – est, au mieux, soumise à conditions et temporaire.

 

Presque toutes les frontières ont été imposées et maintenues par la violence, et sont relativement arbitraires. La frontière libano-israélienne a été établie, il y a un siècle, par les accords Sykes-Picot, divisant l’ancien empire ottoman dans l’intérêt des puissances impériales britannique et française, sans aucune préoccupation pour les populations qui y vivaient, ni même pour les réalités géographiques du terrain. La frontière n’a pas de sens, c’est pourquoi il est si facile de la franchir sans s’en apercevoir.

En examinant la plupart des guerres qui déchirent le monde, il est clair que beaucoup sont les résidus de crimes impérialistes dans la mesure où elles découlent de frontières dessinées par les grandes puissances en dépit de tout bon sens autre que leurs seuls intérêts.

 

Par exemple, les Pachtounes n’ont jamais accepté la légitimité de la ligne Durand, établie par la Grande-Bretagne pour séparer le Pakistan de l’Afghanistan ; aucun gouvernement afghan ne l’a non plus jamais acceptée. Il est dans l’intérêt des puissances impérialistes d’aujourd’hui que les Pachtounes qui franchissent la Ligne Durand soient appelés «terroristes», afin que leurs maisons puissent être soumises aux attaques meurtrières des drones américains et des forces spéciales.

 

Peu de frontières dans le monde sont aussi lourdement gardées par une technologie sophistiquée et soumises à  une rhétorique passionnée que celle qui sépare le Mexique des États-Unis, deux pays ayant des relations diplomatiques amicales.

Cette frontière résulte de l’agression américaine au 19e siècle. Mais elle est restée assez ouverte jusqu’en 1994, date à laquelle le président Bill Clinton a lancé l’Opération “Gatekeeper”, entraînant sa militarisation.

Avant cela, les gens franchissaient régulièrement la frontière pour aller voir leurs parents et amis. Il est probable que l’Opération “Gatekeeper” a été motivée par un autre événement intervenu en 1994 : la mise en œuvre de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui est un terme impropre, en raison des mots «libre-échange».

Sans doute, l’administration Clinton a compris que les agriculteurs mexicains, aussi efficaces soient-ils, ne pourraient pas rivaliser avec l’agrobusiness américain fortement subventionné, de même que les entreprises mexicaines avec les multinationales américaines qui, grâce à cet accord et à la clause de “traitement national”, pourraient largement pénétrer le marché mexicain. Cet accord conduisait presque inévitablement à un afflux d’immigrants mexicains à travers la frontière.

 

Certaines frontières s’érodent avec les haines et les conflits cruels qu’elles symbolisent et rappellent. Le cas le plus spectaculaire est l’Europe. Pendant des siècles, l’Europe a été la région la plus brutale dans le monde, déchirée par des guerres atroces et destructrices. L’Europe a développé la technologie et la culture de guerre qui lui a permis de conquérir le monde. Après un dernier sursaut de barbarie indescriptible, la destruction mutuelle a cessé à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les chercheurs attribuent ce résultat à la thèse de la paix démocratique – une démocratie hésitant à faire la guerre à une autre démocratie. Mais les Européens peuvent aussi avoir compris qu’ils avaient développé des capacités de destruction telles que la prochaine fois qu’ils joueront à leur jeu favori, ce sera la dernière.

L’intégration plus étroite qui s’est développée depuis lors n’est pas sans graves problèmes, mais il y a une grande amélioration par rapport à ce qui est arrivé avant.

 

Un résultat similaire ne serait pas sans précédent pour le Moyen-Orient, qui jusqu’à récemment était essentiellement sans frontière. Et les frontières sont en train de s’effriter, bien que d’une manière terrible.

Le plongeon suicidaire apparemment inexorable de la Syrie déchire ce pays. Patrick Cockburn, ancien correspondant au Moyen-Orient, qui travaille maintenant pour “The Independent”, prédit que la conflagration et son impact régional pourrait conduire à la fin du régime des accords Sykes-Picot.

La guerre civile syrienne a ravivé le conflit entre Sunnites et Chiites qui était l’une des conséquences les plus terribles de l’invasion américano-britannique de l’Irak, il y a 10 ans.

Les régions kurdes d’Irak et maintenant de Syrie se dirigent vers l’autonomie se rapprochent. De nombreux analystes prédisent maintenant qu’un Etat kurde pourrait voir le jour avant un Etat palestinien.

Si jamais la Palestine gagne son indépendance dans les termes du consensus international écrasant, il est probable que ses frontières avec Israël s’éroderont à travers les échanges commerciaux et culturels réguliers, comme cela s’est produit dans le passé lors de périodes de calme relatif.

Cette évolution pourrait être une étape vers une intégration régionale plus étroite, et peut-être la disparition progressive de la frontière artificielle divisant la Galilée entre Israël et le Liban ; alors les randonneurs et d’autres pourraient passer librement où ma femme et moi étions il y a 60 ans.

Une telle évolution me paraît offrir le seul espoir réaliste pour une résolution de la situation des réfugiés palestiniens, qui n’est que l’une des catastrophes humanitaires qui tourmentent la région depuis l’invasion de l’Irak et la descente en enfer de la Syrie.

 

L’effacement des frontières et ces remises en questions de la légitimité des Etats mettent en avant de sérieuses questions quant à la possession de la Terre : qui est propriétaire de l’atmosphère globale polluée par les gaz à effet de serre qui viennent d’atteindre un seuil particulièrement périlleux, comme nous l’avons appris au mois de mai?

Ou pour reprendre l’expression utilisée par les populations autochtones dans une grande partie du monde, qui va défendre la Terre ? Qui va mettre en avant les droits de la nature? Qui va adopter le rôle d’intendant des biens communs, notre possession collective ?

Que la Terre ait maintenant désespérément besoin d’être défendue de la catastrophe écologique imminente est certainement évident pour toute personne raisonnable et instruite. Les différentes réactions à la crise sont la caractéristique la plus remarquable de l’actuelle période historique.

 

À l’avant-garde de la défense de la nature sont ceux qui sont souvent appelés «primitifs» : les membres de groupes indigènes et tribaux, comme les premières nations au Canada ou les Aborigènes en Australie – les vestiges de peuples qui ont survécu aux assauts impérialistes. A la pointe de l’attaque contre la nature sont ceux qui  s’appellent eux-mêmes les plus avancés et civilisés : les pays les plus riches et les plus puissants.

 

La lutte pour défendre le bien commun prend de nombreuses formes. A petit niveau, elle se déroule en ce moment-même sur la place Taksim en Turquie, où des hommes et femmes courageux tentent de protéger de la destruction l’un des derniers vestiges des biens collectifs d’Istanbul. Ce trésor antique est en effet menacé par la commercialisation, l’embourgeoisement et un régime autocratique.

 

Les défenseurs de la place Taksim sont à l’avant-garde d’une lutte mondiale pour préserver les biens communs de l’anéantissement – une lutte dans laquelle nous devons tous participer, avec dévouement et détermination, si nous voulons avoir quelque espoir de survie décente sur une planète qui n’a pas de frontières. Elle est notre bien commun, à défendre ou à détruire.

© Noam Chomsky

Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] Exclusif : Après de nombreux démentis, la CIA reconnaît avoir espionné Noam Chomsky

Par John Hudson

Retour The Cable 13 août 2013 Imprimer

Pendant des années, la CIA a nié tenir un dossier secret consacré à Noam Chomsky, professeur au MIT et dissident célèbre. Mais une nouvelle révélation du gouvernement, que s’est procurée The Cable, révèle pour la première fois que, dans les années 1970, qui furent les plus actives de Chomsky, la CIA a en effet rassemblé des archives sur le militant pacifiste.

Ces documents révèlent également que la totalité du dossier sur Chomsky a été supprimée des archives de Langley [siège de la CIA, n.d.t.], sans que l’on sache quand ni sous les ordres de qui.

C’est une requête faite par le FBI, au titre du Freedom of information Act (FOIA), qui a permis la découverte de ce dossier. Pendant des années, les requêtes FOIA à la CIA se heurtaient au même refus : « nous n’avons identifié aucune archive correspondant à votre demande ». Étant donné l’intense activisme pacifiste de Chomsky pendant les années 1960 et 1970 et les archives d’espionnage bien remplies de la CIA à l’époque de la guerre du Vietnam, ces refus n’avaient jamais paru complètement crédibles. Néanmoins, la CIA n’ayant pas cessé de nier, un grand nombre de personnes l’avait prise au mot.

Aujourd’hui, une requête du biographe de Chomsky, Frederic Maxwell, a mis au jour un mémo de la CIA adressé au FBI, confirmant l’existence de ce dossier.

Daté du 8 juin 1970, le mémo traite des activités pacifistes de Chomsky et demande au FBI davantage d’informations sur un séjour au Nord-Vietnam qui aurait été prévu par des activistes pacifistes. D’après l’auteur du mémo, un membre de la CIA, ce voyage aurait « l’approbation de Noam Chomsky » et la CIA demande « toute information » sur les participants à ce voyage.

Après avoir reçu le document, The Cable l’a envoyé à Athan Theoharis, professeur émérite à la Marquette University et expert de la coopération entre le FBI et la CIA ainsi que de leurs méthodes de renseignement.

« La note de la CIA datant de juin 1970 confirme que la CIA avait créé un dossier sur Chomsky », indique Theoharis. « Ce dossier contenait au moins une copie des communications de l’agence avec le FBI et un rapport sur Chomsky que le FBI a préparé en réponse à cette demande ».

Selon Theoharis, le mémo semble également indiquer que le dossier sur Chomsky a été falsifié : « la réponse de la CIA à la requête FOIA déclarant qu’elle ne possédait pas de dossier sur Chomsky confirme que celui-ci a été détruit à un moment que nous ignorons ».

Rappelons que la destruction d’archives est, d’un point de vue juridique, un acte de trahison. Le Federal Records Act de 1950 stipule que les agences gouvernementales doivent obtenir l’approbation des Archives nationales avant toute modification de l’état des documents stockés. Les Archives ont le devoir de préserver tous les documents dotés d’une « valeur historique ».

Pour Theoharis, « il est évident que le ou les dossiers sur Chomsky sont du ressort de cette disposition ». Il est difficile de dire si l’agence respectait les procédures au moment de la destruction du dossier sur Chomsky. La CIA a refusé de commenter ces révélations.

Qu’en pense Chomsky ? Lorsque The Cable lui a apporté la preuve de l’existence de son dossier, le célèbre linguiste a répondu avec son cynisme caractéristique :

« On se rendra compte un jour que les systèmes de pouvoir tentent inévitablement d’étendre leur pouvoir par tous les moyens qu’ils peuvent imaginer ». À la question de savoir si l’étendue des systèmes de renseignement l’inquiétait davantage aujourd’hui, après les révélations sur la NSA, que dans les années 1970, il a ignoré la question en disant qu’on ne pouvait pas comparer des choux et des carottes.

« Ce qui était inquiétant dans les années 60 et au début des années 70 n’était pas tant l’espionnage que la politique de terreur menée sur le territoire américain, COINTELPRO », a-t-il déclaré, faisant référence au programme du FBI visant à discréditer et à infiltrer les organisations politiques locales. « Ainsi que le manque d’intérêt qui a suivi la révélation de ces pratiques ».

Cependant, la destruction du dossier sur Chomsky pose une question plus importante encore : quels autres dossiers ont été supprimés des archives de Langley ? Quels autres chapitres de l’histoire de la CIA resteront ignorés ?

Pour Theoharis, « il est important de savoir quand la CIA a décidé de détruire le dossier sur Chomsky et pourquoi il en a été décidé ainsi. Chomsky n’a sûrement pas été le seul dossier de la CIA à avoir été détruit. Pour combien cela a-t-il été le cas ? »

© Noam Chomsky


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[2014] Le Super Bowl, ou l’abrutissement de l’Américain moyen

Par Scott Kaufman

Retour The Raw Story 2 février 2014 Imprimer

Alors qu’en ce moment-même, les Américains se préparent à se rassembler pour regarder le Super Bowl, il est intéressant de se rappeler ce que le célèbre linguiste et philosophe politique Noam Chomsky disait à propos de cet événement sportif dans le documentaire consacré à son œuvre, La fabrication du consentement.

Pour Chomsky, le but du Super Bowl, et du sport en général, est « la diversion pure. Ce sont les vrais média de masse – ceux qui s’adressent à l’Américain moyen. L’objet de ces médias est d’abrutir les cerveaux ».

« Je simplifie, mais pour plus ou moins 80% du public, il s’agit simplement de se divertir. De faire en sorte qu’ils regardent la ligue nationale de football, qu’ils se passionnent pour la “mère d’un fils à six têtes”, ou pour ce que l’on trouve dans les rayons du supermarché, ou qu’ils lisent leur horoscope, ou s’engagent dans des mouvements fondamentalistes ou autres ».

Le but est de « les éloigner des choses qui comptent vraiment ; pour ce faire, il est primordial de réduire leur capacité à réfléchir. Prenez le sport : à mon avis, c’est un exemple crucial du système d’endoctrinement. D’abord, parce qu’il offre aux gens la possibilité de porter leur attention sur quelque chose d’insignifiant. Cela leur évite de se faire du souci à propos de choses qui ont une influence sur leurs vies, et dont ils pourraient [sans ce divertissement] avoir envie de s’occuper ».

« Je me souviens du lycée : j’étais déjà assez grand, et tout à coup je me suis demandé : “pourquoi me soucier que l’équipe de mon lycée gagne le match ? Je ne connais personne dans l’équipe, ils n’ont rien à voir avec moi, qu’est-ce que je fais à faire partie de leurs supporters ? »

« Cela n’a pas de sens, mais justement : c’est un moyen de construire des attitudes irrationnelles de soumission à l’autorité et de cohésion du groupe derrière des chefs – en fait, c’est un entraînement à un jingoïsme irrationnel. C’est également un trait des sports de compétition. Je pense qu’en regardant tout cela avec attention, on se rend compte qu’elles ont une fonction, et c’est pourquoi on déploie de l’énergie à les promouvoir, à créer un environnement qui leur est favorable, et c’est aussi pourquoi les annonceurs sont prêts à payer pour cela, etc. ».

Le documentaire La fabrication du consentement est visible ici [en anglais].
© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr

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[2013] L’agressivité d’Obama contre les libertés civiles a dépassé l’entendement

Noam Chomsky interviewé par Mike Stivers

Retour AlterNet 26 avril 2013 Imprimer

Sous le mandat d’Obama, si vous rencontrez quelqu’un appartenant à un groupe terroriste et que vous lui suggérez d’agir de façon non-violente, vous serez accusé de fournir une aide matérielle au terrorisme.

Mike Stivers: Quiconque à l’écoute des sujets relatifs aux libertés civiles sous Obama convient que sa politique en la matière a été un désastre : la signature en 2012 d’une série de lois « National Defense Authorization Act » (NDAA), qui, en pratique, autorise la détention arbitraire de citoyens américains, une persécution record contre les “lanceurs d’alerte”, le refus de fermer Guantanamo, une attitude déplorable dans des procès tels que “Hegdes contre Obama” et “Holder contre Humanitarian Law Project (NDT: une ONG)”. Ces exemples résument bien une atteinte flagrante aux droits civils, politiques et constitutionnels. La question que semble alors se poser un grand nombre de personnes est : pourquoi? quelle est la logique?

 

 

Noam Chomsky: C’est une excellente question. Personnellement, je n’ai jamais rien attendu de la part d’Obama et je l’avais écrit avant les primaires de 2008. Ses promesses n’étaient que de la poudre aux yeux. Ce qui m’a surpris, c’est son attaque contre les libertés civiles. Cela va au-delà de tout ce que j’avais anticipé et ne semble pas facile à expliquer. De tous les exemples cités, “Holder contre Humanitarian Law Project” est le pire. Il est à l’initiative d’Obama et constitue une très sérieuse atteinte aux libertés civiles. Pourtant, il n’en tire aucun profit – il ne peut pas l’exploiter à des fins politiques. En fait, la plupart des gens n’en savent rien, mais c’est une jurisprudence qui assimile la parole à une “aide matérielle à la terreur”.

L’affaire en question concerne un collectif juridique qui prodiguait des conseils légaux à des groupes inscrits sur la liste des terroristes (Nelson Mandela était sur cette liste il y a encore quelques années), ce qui n’a en soit aucune justification morale ou légale ; à vrai dire c’est déplorable. Mais si vous examinez son utilisation, cela devient encore plus détestable. La formulation de l’instruction est suffisamment vague pour que, si vous rencontrez quelqu’un d’un “groupe terroriste” et que vous lui suggérez d’agir de façon non-violente, vous pourrez être accusé de produire une aide matérielle au terrorisme. J’ai déjà rencontré des personnes de cette liste et je continuerai. C’est ça qu’Obama veut criminaliser et c’est une atteinte manifeste à la liberté d’expression. Je ne comprends pas pourquoi il fait ça.

Le procès du NDAA, dans lequel je suis un plaignant, codifie allègrement la pratique existante. Des voix se sont élevées contre la clause de détention illimitée, mais s’il y a un aspect avec lequel je ne suis pas entièrement d’accord, c’est que le seul motif de désaccord portait sur la détention de citoyens américains, mais de quel droit nous pourrions incarcérer quiconque sans procès? La disposition du NDAA qui le permet me semble inacceptable. Cette pratique fût interdite il y a près de huit siècles dans la Grande Charte (Magna Carta Libertatum).

Et que dire des meurtres commis par des drones, comme celui d’Anwar Al-Awlaki? Des protestations s’élevèrent sous prétexte qu’il était citoyen américain. Mais qu’en est-il de ceux qui ne sont pas citoyens américains? Avons-nous le droit de les tuer si le Président en a envie?

 

MS : Sur le site web de la campagne d’Obama 2012, il est clairement affirmé que six lanceurs d’alerte ont été poursuivis sous l’égide de l’Espionage Act. Pense-t-il attirer un certain électorat avec cette déclaration?

 

Noam Chomsky : Je ne sais pas quelle base électorale il cherche à séduire. Il croit plaire à la frange nationaliste? Et bien, ils n’iront pas voter pour lui pour autant. C’est pourquoi je ne comprends pas. Il ne fait rien d’autre que de se couper de son propre électorat. Il faut donc chercher la raison ailleurs.

C’est la même volonté d’étendre le pouvoir exécutif qu’avaient en leur temps Dick Cheney et Donald Rumsfeld. Aujourd’hui, c’est en des termes savants, avec une légère nuance dans le ton, moins grossier et brutal, mais difficile d’y voir une différence.

Cela concerne également d’autres sujets, dont la majorité nous est inconnue, comme l’Etat policier qui s’installe ou la capacité d’intercepter n’importe quelle communication électronique. C’est une offensive conséquente contre la vie privée. Cela ne va aller qu’en empirant avec le développement de nouveaux drones qui seront mis à disposition des forces de police locales.

 

MS : Voyez-vous l’expansion de l’Etat policier comme une autre facette du renforcement du pouvoir exécutif ?

 

Noam Chomsky : C’est un accroissement énorme du pouvoir exécutif. Je doute qu’ils puissent faire grand-chose avec toute cette masse d’informations qui est stockée. J’ai eu beaucoup d’expériences avec le FBI en des temps plus simples où ils n’avaient pas tout ça. Mais ils avaient déjà des tonnes d’informations. En fait, ils étaient débordés par la masse d’information et ne savaient pas quoi en faire. C’est comme entrer dans la bibliothèque publique de New York et déclarer : “je veux être chimiste.” Toute l’information nécessaire est là, mais cela ne vous avancera pas pour autant.

 

MS : Est-ce susceptible de changer avec le perfectionnement des technologies – entre autres celles de recherche ?

 

Noam Chomsky : Il y aura de nouvelles techniques pour ratisser les données électroniquement et en extraire ce qui ressemble à des connexions suspectes – qui pour la plupart n’auront aucune signification – mais ils pourraient trouver quelques trucs. C’est un peu comme les exécutions par drones. Il y a les “renseignements”. Parfois ça a du sens ; parfois pas. Ça signifie également que si vous avez des suspicions sur quelqu’un pour une raison où une autre, vous pouvez trouver toute une série d’informations compromettantes. Elles peuvent ne pas avoir de valeur juridique mais être utiles pour intimider les gens, en menaçant de rendre ces informations publiques.

 

MS : Pensez-vous que les contestations verbales et non-violentes puissent être criminalisées ?

 

Noam Chomsky : C’est possible. Quiconque ayant une connaissance du système policier sait qu’une technique parmi d’autres est d’essayer d’obtenir des aveux ou un règlement à l’amiable en utilisant des informations que la personne ne veut pas rendre publique. C’est une pratique très courante. Vous pouvez menacer de rendre public quelque chose, même si ça ne s’est pas passé, à la façon d’une rumeur. C’est une arme très efficace pour pousser les gens à coopérer ou à se soumettre, et je pense que nous allons voir ça très fréquemment. On le voit déjà très souvent dans le pénal. La plupart des cas ne vont pas jusqu’au procès. Ils sont réglés à l’amiable. En fait, beaucoup de ces cas sont réglés de cette façon.

 

MS : Chris Hedges a eu une phrase inquiétante à propose du procès contre le NDAA. Il a dit “Si nous perdons [ce procès], la possibilité pour l’armée de capturer des citoyens, les priver de tout procès et les maintenir indéfiniment en détention deviendra une terrifiante réalité.” Quelle importance accordez-vous à cette affaire ?

 

Noam Chomsky : Nous avons déjà perdu ce droit. Si vous regardez le système criminel et les populations réellement opprimées – comme les hommes noirs – vous constaterez qu’un procès équitable est pour eux un droit le plus souvent théorique. Les prisons sont pleines de gens qui n’ont pas les moyens d’engager un avocat et de réunir les ressources nécessaires pour gagner un procès.

 

MS : Pensez-vous que les gens de gauche en général pourraient, à l’avenir, également devenir une population opprimée ?

 

Noam Chomsky : Je ne crois pas qu’il y ait un réel danger. Ça m’étonnerait que l’on vive une situation comme celle des années 60. On est loin des années de COINTELPRO. C’était le FBI et c’est allé assez loin – jusqu’aux éliminations politiques. À nouveau, frappant le plus durement les noirs. C’est plus difficile de s’en prendre à la classe blanche aisée.

C’est pareil à propos de la guerre contre la drogue. La police peut faire une descente dans la banlieue de Harlem et embarquer un jeune qui fume un joint dans la rue. Mais ils ne peuvent pas entrer dans une résidence de luxe pour arrêter un agent de change sniffant de la cocaïne.

C’est la même chose avec les taux d’incarcérations qui augmentent outrageusement. Tout a commencé sous Reagan. Il a commencé une guerre raciale. Il existe un excellent ouvrage de Michelle Alexander, “The new Jim Crow”. Elle indiquait, avec beaucoup de vérité, que la situation est très similaire à ce qui c’est passé après la reconstruction, après que l’esclavage ait été techniquement éliminé, il s’est en fait transformé en criminalisation de la vie des Noirs. Cela a mené à ce qu’une grande partie des Noirs, majoritairement des hommes, se retrouve en prison, où ils sont devenus des travailleurs esclaves. Ce problème est très profondément ancré dans l’histoire américaine et ce ne sera pas facile de l’en dégager. Les Blancs privilégiés de gauche ne seront quand même jamais confrontés à cela. Ils ont trop de pouvoir politique.

 

MS : Comment est-ce que le complexe militaro-industriel et les forces du marché en général perpétuent ces systèmes d’injustice ?

Noam Chomsky : De façon très similaire. Il suffit juste de regarder les taux d’incarcération. Ils ont mis en place des systèmes de prisons privées. Le développement des systèmes de surveillance tels que les drones est également commercialisé maintenant. L’Etat privatise une grande partie de cette activité, tout comme l’armée. Je suis persuadé qu’il y avait plus de privés sous contrats que de soldats en Irak. 

 

MS : Serait-il possible qu’une réforme de la politique économique – par exemple le renversement de Citizens United (ndT association conservatrice US fondée par les frères Koch) – puisse mettre un frein à ces complexes industriels?

 

Noam Chomsky : Je ne pense pas qu’United Citizens soit près d’être renversée, et c’est bien sûr une mauvaise décision, mais qui a quelques raisons d’être. Et il y a quelques défenseurs des libertés civiles, comme Glenn Greenwald, qui la soutiennent plus ou moins sur la base de la liberté d’expression. Je ne suis pas d’accord avec eux mais je comprends l’argument.

D’un autre côté, quelque chose comme la détention sans procès, par exemple, porte directement atteinte au cœur de la loi anglo-américaine qui date du XIIIe siècle. C’est le centre de la Charte des libertés, le cœur de la Magna Carta. Certes, ces lois avaient un champ d’application limité, puisqu’elles concernaient seulement les hommes libres.

Il est intéressant de voir comment les procédures judiciaires sont réinterprétées par le ministère de la Justice d’Obama en ce qui concerne les morts causées par les drones. A la question de savoir pourquoi le gouvernement tuait sans respecter la procédure officielle, le procureur général Eric Hodler a répondu que cette procédure était bien respectée, puisqu’il y avait des discussions à ce sujet au sein de l’exécutif. Au XIIIe siècle, cela aurait sûrement plu à Jean d’Angleterre.

Nous célèbrerons le huit-centième anniversaire de la Magna Carta dans deux ans, et ce sera un enterrement. Pas seulement pour ça, mais pour tous les autres aspects. Prenez l’extradition, par exemple. L’une des dispositions de la Magna Carta est qu’il est interdit d’envoyer quelqu’un à l’étranger pour qu’il y subisse une peine. Aujourd’hui, la plus grande partie du monde pratique l’extradition. 

 

MS : Existe-t-il la possibilité d’une réparation judiciaire dans des cas tels que Hedges vs. Obama? Cette stratégie est-elle soutenable? 

 

Noam Chomsky : Chris Hedges m’a demandé de prendre part et je fais en effet partie des plaignants. Je pense que cette stratégie est viable. Mais le NDAA est loin d’être le pire. Holder vs. Humanitarian Law est pire. Cela vaut la peine de suivre des stratégies judiciaires et elles peuvent apporter des résultats. Notre Etat de droit est vicié, mais il reste un Etat de droit, ce n’est pas l’Arabie saoudite.

 

MS : avons assisté à des évènements scandaleux lors du procès Bradley Manning – quel est votre ressenti vis-à-vis de la campagne de soutien autour de cette affaire? 

 

Noam Chomsky : Bradley Manning est un autre cas de violation grave de la Magna Carta. C’est le cas d’un banal citoyen américain. Il a été emprisonné sans jugement pendant plus d’un an et demi, contraint à l’isolement, ce qui est une torture en soi-même, et n’aura jamais la chance de se voir accorder un procès civil. Si un jour il a droit à un procès, ce sera en cour martiale. C’est surprenant de voir de tels évènements être acceptés par l’opinion publique. De plus, le cas Bradley Manning n’est pas le pire. Prenez par exemple le cas du premier prisonnier de Guantanamo, qui a été jugé lors d’un « procès » sous la présidence Obama. Il s’appelle Omar Khadr. Intéressez-vous à son histoire. C’est un gamin de 15 ans vivant dans un village d’Afghanistan. Des soldats envahissent son village, et il leur tire dessus, tentant de le défendre. Cela fait de lui un terroriste. Donc il a été envoyé à Bagram Airfield, en Afghanistan, qui est encore pire que Guantanamo. Il n’y a pas de Croix Rouge, pas de supervision, rien du tout. Il est resté là-bas quelques années avant de rejoindre Guantanamo pour, à nouveau, plusieurs années. Il a finalement eu l’occasion d’être entendu devant une cour martiale. Je vous rappelle que tout ceci se déroule sous la présidence Obama. Ses avocats lui ont donné deux possibilités : soit plaider coupable et passer huit années supplémentaires à Guantanamo ; soit plaider son innocence et y rester à vie. Voilà le choix qui lui a été donné , pratiquement dans ces termes. On lui a donc conseillé de plaider coupable. Comme il est par ailleurs citoyen canadien, il aurait pu être libéré assez facilement. Et en dépit du fait que le Canada a finalement eu le courage de demander sa libération, il est toujours incarcéré.

Encore une fois, nous acceptons cela. Il n’y a quasiment aucune protestation contre le traitement qui est réservé à ce gamin de 15 ans. 

 

MS : Serait-il possible de voir ressurgir le mouvement de justice mondiale des années 1980 pour contrer ces pratiques et ces politiques ?

 

Noam Chomsky : Il y a un mouvement de justice mondiale, et il fait un important travail. Mais il manque de visibilité auprès du grand public. Il y a eu un rapport très intéressant récemment publié par l’Open Society Institute, « la mondialisation de la torture ». Des aspects très intéressants y sont abordés. Ce document a eu très peu d’échos, mais l’analyste sud-américain Greg Grandi, de la New York University, a écrit un commentaire très important. Il dit que si vous regardez la carte des pays qui ont participé au système de torture américain – en violation de la Magna Carta – la quasi-totalité des pays du monde sont concernés. La plupart de l’Europe, du Moyen-Orient, de l’Asie et de l’Afrique. Mais il y a une exception notable : l’Amérique du Sud. Pas un seul pays d’Amérique du Sud n’y a participé. C’est frappant quand on considère que l’Amérique du Sud a pendant longtemps été sous le contrôle des Etats-Unis. Ils faisaient ce que nous voulions ou bien nous renversions leurs gouvernements. De plus, durant toute cette période, l’Amérique du Sud était l’un des hauts lieux de la torture dans le monde. Mais désormais, ils se sont suffisamment libérés pour être l’une des seules régions au monde à ne pas participer à ce type de tortures. Ceci aide à comprendre la haine passionnée à l’égard de Chavez, Morales et bien d’autres qui ont mis l’Amérique Latine hors de portée des États Unis. Ce sont des changements très importants qui montrent que des initiatives peuvent être prises.

 

MS : En tant que militant et écrivain, voyez-vous les pays se diriger vers plus d’ouverture, de transparence et de démocratie, naturellement avec des mouvements parfois inverses, ou les voyez-vous de plus en plus opaques, non-démocratiques et fermés ?

 

Noam Chomsky : Ces évolutions ont toujours lieu en parallèle. À bien des égards, les Etats sont devenus plus ouverts et transparents. Mais il y a aussi un mouvement de recul qui tente de restaurer obéissance, passivité et systèmes de domination. Cette lutte a toujours été présente au cours de l’histoire. Au fil des siècles, ils ont grandement évolué en cultivant l’ouverture, la liberté et la justice. Comme disait Martin Luther King l’arc de l’histoire est long mais il est tendu vers la justice. C’est un processus très lent et il y a souvent des régressions, mais ceci est vrai pour n’importe quel mouvement. Les droits civiques, les droits de femmes, la liberté d’expression, etc. Et nous devons nous souvenir que pour beaucoup de ces mouvements, les Etats-Unis ont eu un role d’avant-garde. La liberté d’expression est plus protégée aux Etats-Unis que dans dans la plupart des autres pays que je connais – et certainement plus que dans les pays Européens, et ce, pour de nombreuses raisons. Soitditenpassant, elle ne figure pas dans la Déclaration des Droits. Elle est issue en majorité des procès de la Cour Suprême des années 1960, et du mouvement des Droits Civils. Voilà à quoi servent les mouvements populaires de grande envergure. Ils font avancer les choses. 

 

MS : Voyez-vous la possibilité d’instauration d’un mouvement similaire en réaction aux récentes politiques et pratiques en matière de surveillance ?

 

Noam Chomsky : Ce devrait être le cas. Personne n’aurait pu prévoir ce qui s’est passé dans les années 1960. Dans les années 1950, tout semblait hors de portée. Je l’ai vécu, je sais donc de quoi je parle. Il n’y avait que très peu de militantisme à l ‘époque. Et puis, soudainement, les choses ont commencé à bouger. Demanière imprévisible. Quelques adolescents noirs se sont réunis autour d’un repas à Greensboro, en Caroline du Nord. Tout aurait pu s’arrêter là. Les flics auraient pu débarquer, les mettre en prison et ça en aurait été terminé. Mais c’est en réalité devenu un immense mouvement populaire. Ceci pourrait encore arriver.

 

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour le www.noam-chomsky.fr


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[2013] Soulèvements démocratiques et défis pour l’empire américain

Au moment où les Etats-Unis déploient des efforts considérables dans le domaine militaire et dans celui du renseignement afin d’essayer de maintenir leur position d’unique puissance impérialiste suite à la fin de la guerre froide, Noam Chomsky continue d’offrir une analyse incisive de la manière dont l’hégémonie américaine est une force auto-destructrice pour sa propre nation – et peut parfois devenir une force de police meurtrière pour conserver son accès privilégié aux ressources mondiales.

Dans son ouvrage le plus récent « Power Systems », Noam Chomsky nous propose ses réflexions sur les mouvements démocratiques mondiaux et le déclin de la capacité des Etats-Unis à contrôler les Etats-nations qui sont à la fois des marchés importants, des fournisseurs d’énergie et des alliés géopolitiques vitaux pour l’empire américain.

Par Noam Chomsky

Retour Truthout, 8 février 2013 Imprimer

 

Extraits tirés de « Power Systems : Conversations sur les révoltes démocratiques globales et les nouveaux défis pour l’Empire américain » de Noam Chomsky, en entretiens avec David Barsamian.  Le passage suivant est extrait du premier chapitre «Le nouvel impérialisme américain». Il démarre par une réflexion de Barsamian sur un discours d’Arundhati Roy auquel il a assisté en compagnie de Noam Chomsky.

Barsamian : Nous avons assisté tous les deux à un discours qu’Arundhati Roy a donné à Harvard à propos de la résistance extraordinaire aux politiques néo-libérales qui s’est manifestée en Inde. Il y a eu énormément de réactions. J’ai écrit à Howard Zinn à propos de ce discours. Il m’a répondu, dans un des derniers e-mails que j’ai reçus de lui : «Comparés à l’Inde, les Etats-Unis ressemblent à un désert». 

Noam Chomsky : Cela n’a pas toujours été le cas. Si vous remontez au dix-neuvième siècle, la population indigène des Etats-Unis a résisté. A cet égard, les Etats-Unis sont un désert parce que nous avons exterminé notre population indigène. Les Etats-Unis ont gagné cette guerre. A la fin du dix-neuvième siècle, les peuples indigènes avaient pratiquement disparus. L’Inde est actuellement au même stade que les Etats-Unis à la fin du dix-neuvième siècle.

Barsamian : Je pense plutôt aux travailleurs ici qui ont perdu leur emploi, qui ont perdu leurs droits à la retraites et leurs avantages sociaux. Dans un discours que vous avez donné à Portland, Oregon, intitulé «Quand les élites échouent», vous avez dénoncé le fait que la gauche n’a pas été capable de mobiliser les mécontentements. La droite a par contre été capable de le faire.

Noam Chomsky : C’est exact. Mais je ne pense pas que l’Inde soit une bonne analogie. Des périodes plus anciennes de l’histoire américaine fournissent de meilleurs points de comparaison.

Prenons par exemple les années 30. La crise a débuté en 1929. Environ cinq années plus tard, on a commencé à voir une véritable organisation militante des travailleurs, la formation de la fédération syndicale CIO (Congress of Industrial Organisations) et des occupations d’usines.  C’est fondamentalement ce qui a poussé Roosevelt à mettre en œuvre les réformes du New Deal.  Cela ne s’est pas produit pendant la crise économique actuelle. Souvenez-vous que les années 20 étaient une période pendant laquelle les travailleurs étaient complètement écrasés.  Un des historiens des mouvements de travailleurs les plus en vue aux Etats-Unis, David Montgomery, a écrit un livre intitulé « Le déclin du mouvement syndical » (The Fall of the House of Labor). L’ascension du syndicalisme a émergé avec les mouvements militants du dix-neuvième siècle et a subi un coup d’arrêt avec la répression des mouvements sociaux du début du vingtième par Woodrow Wilson, qui fut aussi brutal sur le plan intérieur que sur le plan extérieur. La « peur rouge » a ensuite pratiquement décimé le mouvement syndical dans les années 20. Les choses ont commencé à évoluer dans les années 30, pendant la crise.  Mais cela a pris quelques années. Et la crise était bien pire que celle que nous vivons actuellement.  Celle que nous vivons est déjà terrible, mais celle des années 30 était bien pire.

Il y avait aussi d’autres facteurs. Par exemple, on n’est pas censé le dire, mais le Parti communiste était un élément organisé et très présent. Il ne se contentait pas d’organiser une manifestation avant de se disperser, en laissant le soin à d’autres d’organiser la suite des événements. Il était toujours présent – et c’était pour le long terme. Il ne s’agissait pas du type d’organisation que nous connaissons actuellement. Et le Parti communiste était à l’avant-garde de la lutte pour les droits civiques, qui était très active dans les années 30, comme sur l’organisation des travailleurs, les luttes syndicales, le militantisme ouvrier. Il y avait une ardeur qui nous fait défaut aujourd’hui.

Barsamian : Pourquoi nous fait-il défaut?

Noam Chomsky : Tout d’abord, le Parti communiste a été totalement détruit. En fait, la gauche militante a été écrasée sous le président Harry S. Truman. Ce que nous appelons le Mccarthysme a réellement été initié par Truman. Les syndicats se sont développés mais ils se sont développés comme des syndicats de consensus. C’est une des raisons pour lesquelles, par exemple, le Canada, un pays comparable au notre, a un système de santé public développé et que nous n’en avons pas. Au Canada, les syndicats se sont battus pour obtenir une assurance maladie publique. Aux Etats-Unis les syndicats ont combattu pour obtenir une couverture santé pour leurs membres. Ainsi, si vous êtes un travailleur du secteur de l’automobile, vous bénéficiez d’une couverture santé satisfaisante et d’un système de retraite. Les travailleurs syndiqués ont obtenu une couverture sociale pour eux-mêmes au-travers d’accords avec les entreprises. Ils pensaient avoir négocié un bon accord. Ce qu’ils n’ont pas vu c’est que c’était une forme d’accord suicidaire. Si l’entreprise décide que l’accord est caduc, il cesse de produire ses effets. Et pendant ce temps-là, le reste des Américains ne bénéficient d’aucune protection santé. Par conséquent, nous avons actuellement un système de santé public profondément déficient alors que celui du Canada fonctionne à peu près correctement. C’est le reflet de différences culturelles et de structures institutionnelles dans deux pays très similaires. Alors oui, la classe ouvrière a continué à se développer et à croître ici, mais avec une collaboration de classe, c’est à dire en formant un accord avec les grandes entreprises.

Vous vous souvenez peut-être de 1979: Doug Fraser, qui dirigeait United Auto Workers, le syndicat du secteur automobile, a donné un discours dans lequel il déplorait le fait que le monde des affaires s’était engagé dans ce qu’il appelait « une lutte des classes à sens unique » contre les travailleurs. Nous pensions que nous étions tous en train de coopérer. C’était vraiment stupide. Le monde des affaires est toujours engagé dans une lutte des classes à sens unique, spécialement aux Etats-Unis, où la communauté des affaires a une très forte conscience de classe.  Elle se bat toujours de manière militante pour se débarrasser de tout ce qui pourrait interférer avec sa domination et son contrôle. Les syndicats s’étaient alliés avec elle. Cela a permis à leurs membres d’en retirer des avantages temporaires. Ils en paient maintenant le prix.

Publié par Metropolitan Books, une marque de Henry Holt and Company. Copyright © 2013  Noam Chomsky & David Barsamian.


Traduit par Cédric et Jean-Philippe pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] Cette cruauté qui maintient les empires en vie

Comme beaucoup de pays oppresseurs, les principaux outils de contrôle d’Israël s’appuient sur l’humiliation, l’avilissement et la terreur.

Cet article est adapté de la conférence « Edward W. Said » tenue par Noam Chomsky à Londres, le 18 Mars 2013.

Par Noam Chomsky

Retour AlterNet, 2 avril 2013 Imprimer

 

Le romancier suédois Henning Mankell raconte une expérience au Mozambique durant les atrocités de la guerre civile, il y a 25 ans, quand il vit un jeune homme en guenilles avancer vers lui.

« Je remarquai quelque chose que je n’oublierai jamais, aussi longtemps que je vivrai » raconte Mankell. « Je regardai ses pieds. Il n’avait pas de chaussures. A la place, il avait peint des chaussures sur ses pieds. Il avait utilisé des couleurs tirées de la terre et des racines pour les remplacer. Il avait trouvé un moyen de garder sa dignité. »

Ce genre de situation évoquera des souvenirs poignants parmi ceux qui ont été les témoins de la cruauté et de l’avilissement, qui sont omniprésents. Un cas frappant, parmi tant d’autres, est Gaza, que j’ai pu visiter pour la première fois en octobre dernier.

Là-bas la violence fait face à la résistance ferme des « samidin » – ceux qui endurent, pour emprunter le terme évocateur de Raja Shehadeh dans « The Third Way », ses mémoires sur les palestiniens sous l’occupation, il y a 30 ans.

Au retour, je fus accueilli par les nouvelles des assauts israéliens sur Gaza en novembre, qui étaient soutenus par les Etats Unis et tolérés poliment par l’Europe, comme d’habitude.

Israël n’est pas le seul adversaire de Gaza. La frontière sud de Gaza reste grandement sous le contrôle de la redoutée police secrète égyptienne, la Mukhabarat, que des rapports fiables lient à la CIA et au Mossad israélien.

Le mois dernier, un jeune journaliste de Gaza m’a envoyé un article décrivant le dernier assaut en date du gouvernement égyptien sur les habitants de Gaza.

Un réseau de tunnels menant en Egypte sert de planche de salut aux habitants de Gaza, soumis à un siège terrible et aux attaques constantes. Récemment, le gouvernement égyptien a mis en place un nouveau moyen pour bloquer les tunnels : les inonder avec les eaux usées.

Pendant ce temps, l’ONG israélienne B’Tselem rapporte qu’un nouveau système est utilisé par l’armée israélienne afin de contrer toutes les semaines les protestations non violentes contre le mur de séparation illégal d’Israël – un mur d’annexion en réalité.

Les samidins ont été ingénieux en s’adaptant face aux gaz lacrymogènes, l’armée a donc escaladé, pulvérisant les manifestants et les foyers avec des jets de liquides toxiques, comme des eaux usées.

Ces attaques prouvent encore que les grands esprits pensent de la même façon, en combinant l’humiliation à la répression criminelle.

La tragédie de Gaza remonte à 1948, quand des centaines de milliers de palestiniens fuyaient, effrayés, ou étaient expulsés par la force de Gaza par des forces israélienne conquérantes.

Le premier ministre David Ben-Gurion rapporte que « les arabes des terres d’Israël n’avait plus qu’une option – fuir. »

Il est à noter qu’aujourd’hui, le plus fervent soutien d’Israël dans l’arène internationale provient des Etats-Unis, du Canada et de l’Australie, le monde anglo-saxon – des sociétés colonialistes s’appuyant sur l’extermination ou l’expropriation des populations indigènes en faveur d’une race supérieure, et où un tel comportement est considéré normal et digne d’éloges.

Depuis des décennies, Gaza a été le théâtre de violences de toutes sortes. On rapporte des atrocités planifiées minutieusement comme l’opération « Plomb durci » en 2008/2009 – « un infanticide » comme l’appelèrent les médecins norvégiens Mads Gilbert et Erik Fosse, qui travaillèrent à l’hôpital Al Shifa de Gaza avec leurs confrères norvégiens et palestiniens durant cet assaut criminel. Le mot est approprié, si on considère les centaines d’enfants massacrés.

La violence se traduit par toutes les sortes de cruauté que les hommes ont pu concevoir, jusqu’à la douleur de l’exil.

La douleur est particulièrement rude à Gaza, où les personnes âgées peuvent encore voir, au-delà de la frontière, les foyers dont ils ont été expulsés – ou pourraient s’ils pouvaient approcher de la frontière sans se faire tuer.

L’une des punitions a été de verrouiller davantage la frontière de Gaza, la transformant en zone tampon, et incluant la moitié des terres arables de Gaza, d’après Sara Roy, l’un des principaux érudits à Harvard sur Gaza.

En plus d’être la vitrine de la propension humaine à la violence, Gaza est aussi un exemple inspirant du besoin de dignité.

Ghada Ageel, une jeune femme qui s’est échappée de Gaza pour aller au Canada, écrit à propos de sa grand-mère refugiée de 87 ans, toujours prise au piège de la prison de Gaza. Avant que sa grand-mère ne soit expulsée de son village désormais détruit « elle avait une maison, des fermes et des terres, et elle jouissait de l’honneur, la dignité et l’espoir ».

D’une façon stupéfiante, comme tous les Palestiniens en général, la femme âgée n’a pas abandonné l’espoir.

« Quand je vis ma grand-mère en novembre 2012, elle était inhabituellement joyeuse », écrit Ageel. « Surprise par sa bonne humeur, je lui demandai une explication. Elle me regarda dans les yeux, et à ma surprise, me dit qu’elle ne s’inquiétait plus de son village natal et de la vie emprunte de dignité qu’elle avait irrémédiablement perdue. »

« Le village est dans ton cœur, et je sais aussi que tu n’es pas seule dans ton voyage. Ne soit pas découragée. Nous y sommes presque » raconta sa grand-mère à Ageel.

La recherche de la dignité est comprise instinctivement par ceux qui tiennent les matraques, et reconnaissent qu’exception faite de la violence, le meilleur moyen de saper la dignité est l’humiliation. C’est une seconde nature en prison.

Là encore, la pratique courante dans les prisons israéliennes est révélée sous un examen minutieux. En février, Arafat Jaradat, un employé de station service de trente ans est mort durant une garde à vue. Les circonstances pourraient déclencher une autre émeute.

Jaradat avait été arrêté chez lui à minuit (une heure appropriée pour intimider sa famille), et accusé d’avoir jeté des pierres et des cocktails molotovs quelques mois plutôt, pendant l’attaque d’Israël sur Gaza en novembre.

Jaradat, en bonne santé lorsqu’il a été arrêté, avait été vu vivant pour la dernière fois au tribunal par son avocat, qui le décrit comme « recroquevillé, apeuré, confus et diminué.»

La cour le renvoya à douze jours supplémentaires de détention. Jaradat fut retrouvé mort dans sa cellule.

La journaliste Amira Hass écrit que « les palestiniens n’ont pas besoin d’une enquête israélienne. Pour eux, la mort de Jaradat est bien plus importante que la tragédie que lui et sa famille ont subie. D’après leur expérience, la mort de Jaradat est la preuve que le système israélien a recours régulièrement à la torture. D’après leur expérience, le but de la torture est non seulement de condamner quelqu’un, mais surtout de dissuader et soumettre un peuple entier. »

Ces moyens sont l’humiliation, l’avilissement et la terreur – des traits de la répression à domicile et à l’étranger.

Le besoin d’humilier ceux qui relèvent la tête est un élément tenace de la mentalité impérialiste.

Dans le cas du conflit israëlo-palestinien, il y a depuis longtemps un consensus international quasi-unanime sur la nécessité d’une solution diplomatique, bloquée par les États-Unis depuis 35 ans, avec l’approbation tacite de l’Europe.

Le mépris des victimes bloque pour une grande part une résolution du conflit avec au moins un minimum de justice et de respect pour la dignité et les droits de l’homme. Il n’est pas inconcevable qu’une barrière puisse être surmontée par un travail consciencieux, comme cela a pu être fait ailleurs.

A moins que les puissants soient capables d’apprendre le respect de la dignité des victimes, des barrières infranchissables resteront, et le monde sera condamné à la violence, la cruauté, et une souffrance âpre.

© Noam Chomsky


Traduit par Xavier, Alain et Anne-Marie pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] Edward J. Snowden est-il à bord de cet avion ?

Par Noam Chomsky

Retour Truthout, 1er août 2013 Imprimer

 

Le 9 juillet, l’Organisation des Etats Américains (OEA) s’est réunie en session extraordinaire afin de débattre du comportement scandaleux des Etats européens ayant refusé l’accès à leur espace aérien à l’avion gouvernemental transportant le président bolivien Evo Morales.

 

Le 3 juillet, Morales retournait en Bolivie à l’issue d’un sommet à Moscou. Il venait d’affirmer dans une interview ne pas exclure la possibilité d’accorder l’asile politique à Edward J. Snowden, ex-employé de l’agence de renseignement étatsunienne recherché par Washington pour espionnage, qui se trouvait alors dans l’aéroport de Moscou.

 

L’OEA a exprimé sa solidarité avec Morales et a condamné des « actions contraires aux principes et aux règles fondamentales du Droit International tels que l’inviolabilité des convois présidentiels »  avant d’exiger des gouvernements européens impliqués – France, Italie, Portugal et Espagne – des explications et des excuses officielles.

 

L’UNASUR – Union des Nations Sud-Américaines – a condamné  à l’issue d’une réunion extraordinaire « une violation caractérisée des traités internationaux » par les puissances européennes.

 

Les Chefs d’Etats d’Amérique Latine ont apporté leur soutien à Morales. La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, a exprimé l’indignation de son pays et a condamné le traitement infligé par certains pays européens au Président Evo Morales » indiquant que « ce profond manque de respect pour le droit international compromet le dialogue et les négociations entre les deux continents ».

 

Certains observateurs n’ont pas fait preuve d’autant de retenue. Le politologue argentin Atilio Boron n’a pas caché son mépris pour cette Europe, « Putain de Babylone » aux bottes du pouvoir.

 

Seuls deux Etats, probablement guidés par les mêmes motivations, ont refusé de signer la résolution de l’OEA : les Etats-Unis et le Canada. Leur isolement croissant au sein du continent revêt une importance historique, à l’heure où l’Amerique Latine se libère d’un joug impérial de 500 ans.

 

L’avion de Morales, ayant fait état de problèmes techniques, a reçu l’autorisation d’atterrir en Autriche. La Bolivie accuse l’Autriche d’avoir fouillé l’avion à la recherche de Snowden. Cette dernière a répondu qu’ « il n’y avait pas eu d’inspection formelle. ». Quoiqu’il en soit, c’est suite à un avertissement de Washington qu’a eu lieu cet épisode dont le déroulement reste trouble.

 

Washington a affirmé que tout pays qui refusera d’extrader Snowden fera l’objet de sévères représailles. La sénatrice Lindsey Graham a d’ores et déjà prévenu que les Etats-Unis « le pourchasseront jusqu’au bout du monde ».

Les porte-paroles du gouvernement américain ont cependant assuré que Snowden aurait droit à toutes les protections qu’accordent les lois américaines – ces mêmes lois en vertu desquelles le soldat Bradley Manning (qui a transmis une somme considérable de documents militaires et diplomatiques à WikiLeaks) est maintenu en prison depuis trois ans, dont la plus grande partie en isolement, dans des conditions humiliantes. Le principe archaïque d’un procès rapide devant un jury de pairs a fait long feu. Le 30 juillet, un juge militaire a déclaré Manning coupable de crimes passibles d’une sentence maximale de 136 ans de prison.

Tout comme Snowden, Manning a commis le crime de révéler aux citoyens américains – et aux autres – les agissements de leur gouvernement. Ceci constitue une atteinte sévère à la « sécurité  nationale», dans le sens opérationnel du terme, terme familier à quiconque ayant étudié de près ou de loin des documents déclassifiés.

« Sécurité » signifie ici typiquement la sécurité des agents gouvernementaux par rapport au regard inquisiteur des citoyens à qui ils doivent rendre des comptes – en théorie.

La sécurité – contre une attaque terroriste dans le cas Snowden – est le prétexte favori des gouvernements. Ici c’est un gouvernement menant une campagne de terrorisme internationale, employant drones et forces spéciales, créant potentiellement des terroristes chaque seconde qui l’utilise.

 

Ils sont pris d’une indignation sans limite à la simple pensée qu’un individu recherché par les Etats-Unis puisse recevoir l’asile en Bolivie, pays avec lequel nous disposons d’un traité d’extradition. Etrangement, il n’est mentionné nulle part au milieu de tout ce tumulte que l’extradition fonctionne dans les deux sens – là encore, en théorie.

 

En septembre dernier, les Etats-Unis ont rejeté une demande d’extradition de la Bolivie datant de 2008 contre l’ancien President Gonzalo Sánchez de Lozada – “Goni” – afin qu’il puisse répondre à des accusations de génocides et de crimes contre l’humanité. Ce serait cependant une erreur de comparer la requête d’extradition de la Bolivie avec celle de Washington, même si les deux cas peuvent être considérés comme similaires.

 

L’explication nous est fournie par Saint Augustin dans son histoire du pirate à qui Alexandre le Grand demanda « Comment oses-tu persécuter la mer ? » à quoi le pirate répondit, « Comment osez-vous malmener le monde entier ? Je ne le fais qu’avec un petit bateau, voilà pourquoi on me traite de voleur : vous, qui le faites à l’aide d’une immense flotte, on vous appelle empereur. »

 

Saint Augustin trouve la réponse du pirate « élégante et excellente ». Mais le philosophe de l’Antiquité, évêque en Afrique romaine, n’était qu’une voix du Sud, facilement ignorée. Les bien-pensants d’aujourd’hui sont conscients que l’Empereur a des droits que le Petit Peuple, dont font partie les Boliviens, ne peut revendiquer.

 

Goni n’est que l’un des nombreux individus que l’Empereur a choisi de ne pas extrader. Autre exemple: Luis Posada Carriles, décrit par Peter Kornbluh, analyste de la terreur en Amérique Latine, comme « l’un des plus dangereux terroristes de l’histoire contemporaine”.

Posada est recherché par le Venezuela et Cuba pour son rôle dans l’attentat à la bombe sur un vol commercial de la compagnie Cubana qui a tué 73 personnes. La CIA et le FBI ont reconnu sa possible implication dans l’affaire. Mais ni les Cubains et ni les Vénézuéliens  ne disposent des  prérogatives de l’Empereur, qui a organisé et soutenu le règne de la terreur auquel ont été soumis les Cubains depuis la révolution.

 

Feu Orlando Bosch, complice de Posada, a également bénéficié de la bienveillance de l’Empereur. Le Département de la Justice des Etats-Unis et le FBI ont requis son expulsion, en tant que menace pour la sécurité des Etats-Unis, l’accusant d’une douzaine d’actes terroristes. Le Président George. H.W. Bush a annulé son ordre d’expulsion en 1990 et Bosch a ainsi pu passer le reste de sa vie à Miami, paisiblement, sans être ennuyé par les demandes d’extradition formulées par Cuba et le Costa Rica, tenus pour quantités négligeables.

 

Une autre quantité négligeable est l’Italie, qui réclame l’extradition de 23 agents de la CIA, accusés d’avoir enlevé Hassan Mustafa Osama Nasr, prêtre égyptien exerçant à Milan, et de l’avoir transféré en Egypte où il fut torturé (son innocence fut établie un peu plus tard). Souhaitons bonne chance à l’Italie.

 

Il existe d’autres affaires de ce type, mais la notion d’arbitraire nous renvoie à la question de l’indépendance de l’Amérique latine. Le Open Society Institute a récemment publié une étude intitulée «Mondialisation de la torture : détention secrète et justice arbitraire pratiquées par la CIA. » Ce rapport détaille l’importance de l’implication de l’agence de renseignement dans ces crimes à travers le monde, y compris sur le sol européen.

 

Un intellectuel sud-américain, Greg Grandin, a fait remarquer qu’une région du monde était absente de la liste de la honte : l’Amérique latine. Cela est doublement remarquable. L’Amérique latine a pendant longtemps été la confortable « base arrière » des Etats-Unis. Si jamais un Etat s’avisait de redresser la tête, il était aussitôt renversé par la terreur ou par un Coup d’Etat militaire. Sous le contrôle des Etats-Unis, pendant la seconde moitié du vingtième siècle, l’Amérique latine se trouva être l’un des hauts-lieux de la torture dans le monde.

 

Ce n’est désormais plus le cas, car le sud du continent se libère peu à peu de l’emprise du Canada et des Etats-Unis.

 

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2013] Qui possède le monde ?

Extrait du livre «Power system» ( Metropolitan Books) d’entretiens entre Noam Chomsky et David Barsamian, directeur d’Alternative Radio (www.alternativeradio.org) sorti le 06/02/2013 sur truth-out.org

Par Noam Chomsky

Retour Truthout, 6 février 2013 Imprimer

 

David Barsamian: Le nouvel impérialisme Américain semble être substantiellement différent de l’ancienne version car les USA ont un pouvoir économique sur le déclin et voient leur pouvoir politique et leur influence s’affaiblir.

 

Noam Chomsky: Je pense que le discours sur le déclin américain doit être pris avec un peu de recul.
Les USA sont vraiment devenus une puissance globale au cours de la seconde guerre mondiale. Ce pays était la plus grosse puissance économique bien avant la guerre mais c’était un pouvoir qu’on pourrait qualifier de régional. Ils contrôlaient la sphère occidentale et avaient effectué quelques incursions dans le Pacifique mais l’Angleterre restait la première puissance mondiale. La seconde guerre mondiale a tout changé : les USA sont devenus la puissance dominant le monde, possédant la moitié de la richesse mondiale alors que les autres nations industrielles étaient affaiblies ou détruites. Cette nation était dans une position incroyablement  forte par le contrôle de leur hémisphère ainsi que l’Atlantique et le Pacifique avec une puissance militaire énorme. Bien sûr cela évolua : l’Europe et le Japon se sont relevés et la décolonisation changea la donne. En 1970 les USA étaient redescendus à 25% de la richesse mondiale ce qui est comparable à leur situation des années 20. Ils avaient encore leur pouvoir global écrasant mais étaient loin de la situation de 1950. Depuis 1970 cette situation s’est maintenue malgré quelques changements.

 

Durant cette dernière décennie et pour la première fois en 500 ans depuis la conquête espagnole et portugaise, l’Amérique latine a commencé à prendre en main ses problèmes. L’Amérique du sud a commencé a s’organiser alors qu’auparavant chaque pays était isolé et tourné vers l’ouest : d’abord vers l’Europe puis vers les USA. L’organisation est importante car elle signifie qu’il n’est plus aussi facile de cueillir les pays un par un. Les pays d’Amérique latine peuvent s’unir pour se défendre contre une puissance extérieure. L’autre évolution qui a plus d’importance et est plus complexe est que les pays d’Amérique latine commencent individuellement a faire face a leurs lourds problèmes internes. Avec ses ressources l’Amérique latine devrait être un continent riche ; particulièrement l’Amérique du sud. L’Amérique latine a beaucoup de richesses, aux mains d’une élite minoritaire et souvent occidentalisée qui côtoie une pauvreté massive. Il existe des tentatives de lutter contre cela et l’Amérique latine est en train de s’éloigner de la mainmise américaine ce qui est une autre forme d’organisation.

 

On parle beaucoup d’un changement global de pouvoir : l’Inde et la Chine vont devenir les nouvelles super-puissances, les pays riches. Il est nécessaire de prendre du recul par rapport a cela. Par exemple, de nombreux observateurs évoquent la dette américaine et le fait que la Chine en possède une grande partie. Il y a quelques années c’était le Japon qui en détenait la plus grande part mais maintenant la Chine l’a dépassé.

La généralisation du discours sur le déclin de USA est trompeur: on nous a appris à parler d’un ensemble d’Etats envisagé comme des entités unifiées et cohérentes. Dans l’étude de la théorie des relations internationales, il existe une école appelée l’école réaliste qui considère qu’il y a un monde anarchique d’Etats, chacun poursuivant ses propres «intérêts nationaux». En grande partie, c’est un mythe. Il existe quelques intérêts communs comme par exemple la survie, mais en général, les individus d’une même nation ont des intérêts divergents. Les intérêts du P-DG de General Electric et du concierge qui nettoie son sol ne sont pas les mêmes.

 

Une partie du système doctrinal aux Etats-Unis fait croire que nous sommes tous une famille heureuse, sans division de classes, et que tout le monde travaille ensemble en harmonie parfaite. C’est totalement faux. Au 18° siècle, Adam Smith a dit que ce sont les gens qui possèdent la société qui font la politique : les marchands et les fabricants. Aujourd’hui le pouvoir est aux mains des institutions financières et des multinationales. Ces institutions ont un intérêt au développement chinois. Donc par exemple pour le P-DG de Walmart ou Dell ou Hewlett-Packard, il est parfaitement satisfaisant d’avoir de la main d’œuvre très bon marché en Chine, travaillant dans des conditions affreuses et avec très peu de contraintes environnementales. Aussi longtemps que la Chine a ce qu’on appelle la croissance économique, c’est parfait.

 

Actuellement, la croissance économique de la Chine est un peu un mythe. La Chine est principalement une usine d’assemblage. La Chine est un exportateur majeur mais alors que le déficit de la balance commerciale des USA avec la Chine a augmenté, le déficit avec le Japon, Taïwan et la Corée a diminué. La raison en est que le système de production régional se développe. Les pays les plus développés de la région (le Japon, Singapour, la Corée du sud et Taïwan) envoient des composants et pièces détachées de haute technologie en Chine, qui use de sa force de travail bon marché pour assembler des marchandises et les envoyer hors de la région. Les sociétés américaines font la même chose : elles envoient des composants et pièces détachées en Chine où la population assemble et exporte les produits finis. Ces produits sont comptabilisés comme exportations chinoises mais ce sont bien souvent des exportations régionales et parfois des exportations américaines vers les USA.

 

A partir du moment où nous cassons cette vision d’états-nations comme entités unifiées sans divisions internes, nous pouvons voir qu’il y a bien un déplacement global du pouvoir, mais c’est de la force de travail mondiale vers les propriétaires du monde : le capital transnational et les institutions financières globales.

 

© Noam Chomsky


Traduit par DiaCrisis pour www.noam-chomsky.fr


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[2002] La Fabrication du consentement (Conclusion)

De la propagande médiatique en démocratie
Conclusion du Livre La Fabrication du consentement, Agone, 2008, Nouvelle édition revue & actualisée

Par Noam Chomsky & Edward Herman

Retour La Fabrication du consentement, 1988,2002 Imprimer

Conclusion

Prenant la défense des médias, accusés d’être devenus trop indépendants et trop puissants pour ne pas menacer l’intérêt public, Anthony Lewis du New York Times écrit : « La presse est protégée [par le 1er Amendement] non pour sa propre fin mais pour permettre le fonctionnement d’un système politique libre. En fin de compte, ce qui importe n’est nullement le journaliste ou le rédacteur, c’est la capacité critique du citoyen à l’égard du gouvernement. »

Ce qui est en jeu quand nous parlons de liberté de presse, « c’est la liberté de pouvoir remplir une fonction au sein du système politique (1) ». Pour Powel, membre de la Cour suprême de justice cité par Lewis, « nul citoyen ne peut obtenir pour lui-même les informations qui lui sont nécessaires pour s’acquitter avec intelligence de ses responsabilités politiques. […] En donnant au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques, la presse assume la fonction cruciale d’accomplir le 1er Amendement dans toute sa dimension sociétale ». Ainsi que le déclara le juge Gurfein en reconnaissant le droit du New York Times à rendre public les Pentagon Papers, après que le gouvernement eut échoué à prouver tout risque de compromission de la sécurité nationale par une publication qui l’embarrassait : « Une presse prompte à monter au créneau, une presse obstinée, une presse omniprésente, c’est ce que se doivent de supporter les détenteurs du pouvoir afin que soient préservées les valeurs bien plus fondamentales de la liberté d’expression et du droit de savoir de chacun. »

Nous n’acceptons pas le point de vue selon lequel la liberté d’expression doive être défendue en des termes instrumentaux, au titre de sa contribution à quelque bien supérieur. Elle est une valeur en soi. Mais ceci mis à part, ces emphatiques déclarations expriment des aspirations valables et, au-delà, correspondent sûrement à l’idée que les médias américains se font d’eux-mêmes. Notre objectif, tout au long de ce livre, aura été d’éclairer la relation que cette image entretient avec la réalité. À l’opposé de l’idée répandue de médias prompts à monter au créneau, obstinés et omniprésents dans leur quête de vérité et leur indépendance à l’égard du pouvoir, nous avons décrit et appliqué un modèle de propagande dans lequel les médias assument effectivement une « fonction sociétale », mais qui n’est aucunement celle d’assurer au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques en lui offrant l’information requise pour « s’ac–quitter au mieux de ses responsabilités politiques ». Au contraire, ce modèle de propagande laisse plutôt entrevoir que cette « fonction sociétale » des médias est en réalité d’inculquer et de protéger les objectifs économiques, sociaux et politiques de groupes privilégiés qui dominent la société locale et l’État. Cette fonction, les médias l’assument de différentes manières : à travers la sélection des sujets, la mobilisation de l’intérêt, le cadrage des questions, le filtrage des informations, l’insistance et le ton, ainsi qu’en maintenant le débat dans les limites d’axiomes acceptables. Nous nous sommes efforcés de montrer que les prévisions de ce modèle étaient réalisées, et souvent considérablement dépassées, dans la pratique des médias étudiée sur un échantillon d’exemples cruciaux. Nous partageons tout à fait le point de vue du juge Hugues, lui aussi cité par Lewis, au sujet du caractère fondamentalement indispensable « d’une presse vigilante et courageuse », sans laquelle le processus démocratique ne peut jouer de façon cons–tructive. Mais tous les éléments que nous avons passés en revue démontrent au contraire que, dans la pratique, cette fonction n’est ni remplie ni même vaguement approchée.

On prétend fréquemment que les médias n’ont pas toujours été aussi indépendants, vigilants et frondeurs à l’égard de l’autorité, mais qu’ils le sont aujourd’hui. Il paraîtrait même que l’expérience de la génération précédente leur a appris à exercer « le pouvoir de fouiner dans notre vie nationale, mettant au grand jour ce qu’ils estiment devoir l’être », en dépit des pressions extérieures ou des diktats de l’autorité (Lewis). Au moment où nous écrivions ce livre, les années 1980 apparaissaient donc comme la période la plus propre à contredire le modèle de propagande, et c’est donc dans cette dernière que nous avons sélectionné une bonne partie de nos études de cas, c’est-à-dire au moment où les médias étaient réputés en butte à une administration « conservatrice » à laquelle on pouvait s’attendre les voir s’opposer vigoureusement.

Dans un effort supplémentaire pour nous assurer que nous ne sélectionnions pas des cas exceptionnels, nous avons ajusté les mailles de notre filet : nous n’avons conservé pour un examen approfondi que ceux qui jetaient les défis les plus sévères à notre modèle, à savoir ceux-là mêmes que les critiques mettaient en avant pour démontrer que les médias étaient allés trop loin dans leur exubérante indépendance et leur mise en cause de l’autorité, si loin qu’il faudrait leur en faire rabattre si l’on entendait vraiment que survive la démocratie. La couverture de l’offensive du Têt, par exemple, est sans aucun doute le premier cas emblématique de ces prétendus excès des médias des années 1970-1980. Or, même ces cas démontrent la subordination des médias aux exigences du système de propagande d’État. Au plus fort de leur prétendue indépendance, tandis que la guerre du Vietnam entrait dans sa phase finale et qu’ils menaçaient la présidence même de Nixon, la subordination des médias à ces impératifs ne montra jamais le moindre signe de faiblesse – ainsi qu’en témoigne la couverture du traité de paix de Paris en 1973, l’un des exemples les plus flagrants de désinformation médiatique due à la reprise intégrale de déclarations officielles sans la moindre analyse critique, ainsi qu’à une totale adhésion aux objectifs politiques du gouvernement.

On peut illustrer ce point dans un tout autre cas, que mettent en avant comme leur argument ultime ceux qui défendent la vision classique des médias : l’affaire du Watergate. Pour de nombreux critiques des médias, cet incident met en lumière leurs excès irresponsables ; pour les fiers défenseurs des médias, il témoigne de leur indépendance envers toute autorité supérieure, et de leur dévouement aux valeurs du journalisme professionnel. Quels sont donc les enseignements de l’affaire du Watergate ?

Le gigantesque scandale du Watergate, tel qu’il fut décrit dans la presse à grand tirage, tenait dans le fait que l’administration Nixon avait envoyé un ramassis de petites frappes pénétrer par effraction, pour des raisons demeurées obscures, dans le bâtiment du quartier général du parti démocrate. Ce parti représente de puissants intérêts nationaux, solidement ancrés dans le monde des affaires. L’attitude de Nixon était donc vraiment scandaleuse. Le parti des travailleurs socialistes, lui, n’a rien d’illégal, mais il ne représente aucun puissant intérêt. Il n’y eut donc aucun scandale lorsque fut rendu public, au moment même où les passions atteignaient leur zénith au sujet du Watergate, que le FBI en avait pendant plus de dix ans entravé les activités au moyen de descentes illégales et autres mesures du même ordre, une violation des principes démocratiques bien plus étendue et grave que tout ce qui fut évoqué au cours des auditions du Watergate.

En outre, ces actions de la police politique nationale n’étaient qu’un aspect parmi d’autres de programmes gouvernementaux impliquant de nombreuses administrations et qui visaient à mettre à bas toute action politique indépendante, à provoquer une montée de la violence dans les ghettos et à saper des mouvements populaires qui étaient en train de politiser des pans généralement marginalisés de la population (2).

Ces programmes secrets, parfaitement illégaux, furent mis à jour, entre autre devant des tribunaux, pendant la période du Watergate, mais ils ne furent jamais abordés lorsque le Congrès instruisit l’impeachment [de Nixon] et reçurent peu d’attention médiatique. Même la complicité reconnue du FBI dans l’assassinat d’un leader des Black Panthers par la police de Chicago n’était pas un scandale, contrastant avec la « liste noire » de Nixon, sur laquelle figuraient des personnes puissantes qui furent dénigrées en privé mais sans conséquences.

Ainsi que nous l’avons vu, le rôle des États-Unis dans la mise en place et en œuvre de la phase I de la « décennie du génocide » au Cambodge ne fut que très marginalement évoqué lors de la procédure d’impeachment qui fit suite au Watergate. Et encore non pas sur la base des centaines de milliers de Cambodgiens massacrés au cours d’un gigantesque crime de guerre mais parce que le Congrès n’avait pas été consulté, de sorte qu’on avait empiété sur ses pré–rogatives. Or, même cela fut finalement considéré comme suffisamment bénin pour ne pas entrer dans les charges finalement retenues. Il en alla du Congrès comme des médias et de leur journalisme d’investigation, qui « contribua à forcer un Président à quitter ses fonctions » (Lewis) au cours de ce qui passe pour être la plus remarquable démonstration d’indépendance ou d’arrogance médiatique – suivant de quel point de vue l’on se place.

L’histoire a bien voulu nous offrir une « expérimentation contrôlée », permettant de déterminer ce que fut le véritable enjeu de la période du Watergate, alors que la fronde des médias était à son apogée. La réponse est nette et précise : les groupes les plus puissants ont les moyens de se défendre, ce qui ne surprendra personne. Et pour les médias, si leur position et leurs droits sont menacés, il s’agit d’un scandale. En revanche, tant que les violations des lois et des fondements de la démocratie concernent des groupes marginaux, ou les lointaines victimes de quelque agression militaire américaine, ou se traduisent par un coût diffus imposé à l’ensemble de la population, l’opposition des médias est réduite au silence ou inexistante [I]. C’est précisément la raison pour laquelle Nixon put aller aussi loin, leurré par une sensation fausse de sécurité, précisément parce que le chien de garde n’aboya pas avant qu’il ne s’en prenne aux privilégiés.

Les scandales de l’Irangate et leur traduction médiatique nous enseignent exactement la même chose [II]. Ce fut un scandale épouvantable lorsqu’on s’aperçut que l’administration Reagan avait violé les prérogatives du Sénat lors de l’Irangate ; mais pas un scandale du tout lorsqu’elle traita par le mépris l’arrêt de la Cour internationale de justice condamnant les États-Unis, en raison de l’attaque contre le Nicaragua, pour « usage illégal de la force » et violation de traités – c’est-à-dire pour violation de la Constitution américaine et du droit international.

Le soutien et le financement d’un terrorisme d’État qui fit près de deux cent mille morts en Amérique centrale dans les années 1980 ne firent l’objet d’aucune enquête du Congrès et laissèrent les médias parfaitement indifférents. Ces actions étaient menées en accord avec un consensus des élites et purent bénéficier du soutien inconditionnel des médias, ainsi que nous avons pu le constater en étudiant le sort des victimes dignes ou indignes d’intérêt, ou le traitement médiatique des élections dans les États clients et les autres (4).

De même pour la guerre du Vietnam, ainsi que nous l’avons montré au chapitre V, où ceux qui condamnent les médias pour leur prétendue attitude rebelle reconnaissent que ces derniers soutenaient presque unanimement la politique américaine, et ce même après l’engagement d’un nombre considérable de soldats américains dans « l’intervention » au Sud-Vietnam, après l’enregistrement de très lourdes pertes, l’engloutissement de sommes colossales et l’affleurement de protestations des élites sur la base de la menace de leurs intérêts. Alors seulement certains éléments dans l’appareil médiatique entreprirent une sérieuse réévaluation du rapport « coût-bénéfices ». Mais tout au long de la période d’engagement croissant qui devait finir par rendre le retrait si difficile, on observe que les chiens de garde encourageaient plutôt le voleur à se sentir chez lui en ces contrés lointaines et à les bombarder et détruire à son aise.

En fait, les exemples mêmes qui sont mis en avant pour vanter les médias pour leur indépendance ou pour les critiquer pour leur zèle excessif illustrent exactement un comportement inverse. Contrairement à l’image habituelle d’une « presse oppositionnelle » attaquant vigoureusement un David de l’exécutif qui serait à plaindre, les médias – par leur manque d’intérêt, de zèle à enquêter et de prise en considération des informations de base sur la montagne d’illégalités qu’accumulait le pouvoir – ont constamment permis et même encouragé des violations sans cesse plus graves de la loi, dont le dévoilement tardif, sitôt que les intérêts des élites s’en trouvaient menacés, s’offre comme la démonstration même de l’engagement des médias « au service de l’appareil politique ». De telles observations renforcent encore les conclusions que nous avons étayées tout au long de ce livre.

Le niveau de subordination des médias à l’autorité de l’État est néanmoins généralement jugé très insatisfaisant par les critiques. Nous en avons analysé divers exemples. Ainsi, la Freedom House et nombre de ceux qui entendent protéger l’autorité de l’État des regards indiscrets accusent les médias de manquer d’enthousiasme dans leur soutien aux croisades officielles, et même le maigre défi lancé aux autorités établies au cours de la guerre du Vietnam et de la période du Watergate souleva des inquiétudes au sujet du pouvoir excessif des médias [supra, chap. V]. En général, l’étroite fenêtre qui s’offre très occasionnellement aux dissidents semble déjà bien trop dangereuse pour être tolérable. Cette perception prend parfois une forme paranoïaque, la vision d’un pouvoir de gauche balayant tout sur son passage. Claire Sterling et ceux qui dominaient la couverture médiatique de la filière bulgare se plaignaient par exemple de –pouvoir à peine se faire entendre dans le vacarme de la propagande soviétique [supra, chap. IV]. Plus éloquent encore, le délire Aikman-Shawcross, auquel il fut largement fait écho, au sujet d’une gauche occidentale capable de réduire au silence médias internationaux et gouvernements durant le règne de Pol Pot. En réalité, Il y eut un vaste concert de protestations contre les atrocités khmers rouges, atteignant un niveau de trucage et de contre-vérités absolument extraordinaire. Pareils comportements, et jusqu’au prétendu « silence » imposé par la gauche, prennent toute leur signification lorsqu’on les compare au silence bien réel qui couvrit les atrocités similaires perpétrées au Timor à la même période, ou avec quantité de faits éludés ou occultés au cours de la première phase de la « décennie du génocide » – pour ne citer que deux cas où les États-Unis se trouvaient être et l’auteur et la cause, et où des protestations auraient réellement pu avoir pour effet de diminuer, sinon de mettre fin, à des massacres de très grande ampleur [supra, chap. VI].

Un modèle de propagande donne une explication immédiate de cette dichotomie tout à fait typique du traitement de l’information. Les atrocités khmers rouges pouvant être imputées à l’ennemi communiste, on pouvait en tirer d’intéressant profits de propagande, ce qui n’était pas le cas des victimes cambodgiennes. L’image des monstres communistes sera aussi utile pour justifier la participation pos–térieure des États-Unis à des opérations de terreur et de violence – comme, peu de temps après, leurs croisades en Amérique centrale. Alors qu’au Salvador les États-Unis venaient en aide à une junte militaire meurtrière contre ce qu’on décrivait alors comme la « gauche Pol Pot », Jeane Kirkpatrick s’interrogeait sombrement sur la menace que représentaient pour le Salvador « des guérillas surarmées dont le fanatisme et la violence rappellent ce qu’on observait sous Pol Pot » – et ce peu de temps après que l’archevêque de San Salvador eut accusé nos amis de la junte de mener « une guerre d’extermination et un génocide contre des populations civiles sans défense » (5).

D’aucuns se montrèrent plus circonspects : William Buckley, par exemple – observant que « les sandinistes ont apporté à leur peuple un génocide (6) » et qu’ils prennent manifestement le même chemin que Pol Pot –, reconnaissait qu’ils n’avaient pas encore tout à fait atteint un tel niveau [III]. L’utilité d’afficher son indignation face aux atrocités de Pol Pot apparaît clairement dans la manière dont fut immédiatement exploité le sort de ces victimes dignes d’intérêt pour justifier l’organisation par les États-Unis d’atrocités qui, effectivement, supportent la comparaison avec celles de Pol Pot.

On pouvait en revanche difficilement espérer tirer un tel parti des atrocités commises au Timor-Oriental, bien au contraire. Ces atrocités-là étant le fait de notre client indonésien, les États-Unis pouvaient intervenir immédiatement pour les limiter ou y mettre fin. Mais attirer l’attention sur l’invasion indonésienne aurait pu embarrasser un allié loyal et mettre rapidement à jour le rôle crucial joué par les États-Unis, fournissant l’aide militaire et le soutien diplomatique nécessaires à l’invasion et aux massacres. En fait, l’information au sujet du Timor-Oriental, non seulement s’avérait inutilisable, mais en outre elle eût gêné d’importants groupes d’intérêt nationaux. Les médias – et la communauté intellectuelle en général – orientèrent donc ailleurs leurs élans de compassion, vers le Cambodge, non vers le Timor.

Ainsi que nous l’avons montré tout au long de ce livre, nos médias ne fonctionnent pas à la manière du système de propagande des États totalitaires. Au contraire, ils permettent – en fait, ils encouragent – les polémiques enflammées, la critique et la contestation, pour autant que celles-ci demeurent confinées dans la foi dans le système de croyances et de principes qui structure tout consensus des élites : un système assez puissant pour qu’on puisse en être imprégné sans véritablement s’en rendre compte.

Personne n’a jamais intimé aux médias l’ordre de se concentrer sur le Cambodge et d’ignorer le Timor-Oriental. Ils étaient naturellement attirés par les Khmers rouges et en débattaient librement (7), tout comme ils supprimaient –naturellement les informations sur les atrocités indo–nésiennes au Timor et la responsabilité américaine dans l’agression et les massacres. Ainsi les médias ne livraient-ils ni faits ni analyses susceptibles de permettre au public de comprendre les tenants et aboutissants réels des politiques gouvernementales concernant aussi bien le Cambodge que le Timor. Ce faisant, ils offraient la garantie que le public ne pourrait exercer aucune influence significative sur les décisions qui seraient prises. Ce qui est caractéristique de la véritable « fonction sociétale » des médias sur les sujets qui sont importants pour les pouvoirs institués. Loin « d’assurer au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques », ils écartent au contraire tout danger de ce type. Dans les cas que nous venons d’étudier, comme dans de nombreux autres, le public était géré et mobilisé par en haut, par le biais des messages extrêmement sélectifs et des omissions des médias. C’est ce que note W. Lance Bennett, analyste des médias : « Le public est soumis par en haut à des messages puissamment persuasifs, mais il n’a aucune possibilité de communiquer quoi que ce soit d’explicite au travers des médias en réponse à ces messages. […] Ceux qui nous gouvernent ont usurpé un pouvoir colossal et considérablement réduit le contrôle du peuple sur le système politique en utilisant les médias pour créer soutien, soumission et la plus totale confusion au sein du public. (8) »

De façon encore plus significative du point de vue qui nous occupe, les médias apportent leur propre contribution indépendante, même sans être « utilisés », de la manière et pour les raisons dont nous avons débattues. Un autre analyste des médias, Ben Bagdikian, observe que le biais institutionnel des médias privés « ne protège pas simplement le système institué : il prive le public de toute chance de comprendre le monde réel » (9). Une conclusion qui est bien étayée par les preuves que nous avons passées en revue.

Un modèle de propagande a une certaine plausibilité –initiale du fait des données de base du libre marché qui ne prêtent pas véritablement à controverse. Par essence, les médias privés sont des grandes entreprises qui ont un –produit à vendre (des lecteurs et une audience) à d’autres entreprises (les publicitaires). Les médias nationaux visent et servent typiquement l’opinion des élites, groupes qui, d’une part, présentent le « profil » idéal pour des objectifs publicitaires ; et qui, d’autre part, jouent un rôle de décision dans les sphères publiques et privées. Les médias nationaux seraient incapables de satisfaire aux attentes de leur audience s’ils ne proposaient une représentation du monde suffisamment réaliste. Mais leur « fonction sociétale » implique aussi que l’interprétation du monde par les médias reflète les intérêts et les préoccupations des vendeurs, des acheteurs et des institutions gouvernementales ou privées que dominent ces groupes.

Un modèle de propagande nous permet aussi de comprendre comment les gens de médias s’adaptent, et sont adaptés, aux exigences du système. Compte tenu des impératifs organisationnels de l’industrie et du fonctionnement des différents filtres, la conformité aux besoins et aux intérêts des secteurs privilégiés est une condition sine qua non du succès. Dans les médias, comme dans toutes les plus grandes institutions, ceux qui ne partagent pas les valeurs et les perspectives appropriées seront tenus pour « irresponsables », « idéologues », voire déséquilibrés, et ils seront progressivement mis à l’écart. Bien qu’il existe un certain nombre d’exceptions, c’est la norme qui prévaut et qui est attendue. Ceux qui s’adaptent, peut-être en toute honnêteté, seront libres de s’exprimer avec un minimum de contrôle de leur hiérarchie, et ils pourront affirmer très justement ne subir aucune pression pour suivre la norme.

Les médias sont réellement libres pour ceux qui adhèrent aux principes que requiert leur « fonction sociétale. » Certains peuvent être tout simplement corrompus et servir d’« électrons libres » au service de l’État et autres pouvoirs, mais ce n’est pas la norme [IV]. Nous savons par expérience que certains journalistes sont parfaitement conscients du mode de fonctionnement du système et tirent parti des ouvertures qu’il offre occasionnellement pour faire passer des informations ou des analyses qui, dans une certaine mesure, –sortent du cadre du consensus des élites, les mettant soigneusement en forme pour qu’elles puissent passer dans le respect général des normes en vigueur. Mais un tel degré de finesse est loin d’être le cas général. La norme est plutôt de camper sur la conviction que la liberté prédomine, ce qui est exact pour ceux qui ont complètement assimilé les valeurs et perspectives requises.

Il ne s’agit pas de détails sans importance. On devine aisément pourquoi les journalistes guatémaltèques n’évoquaient jamais les atrocités des années 1980. Une cinquantaine de cadavres témoignent dramatiquement de ce qu’il peut en coûter à des journalistes indépendants de se démarquer de l’autorité. Mais expliquer pourquoi les journalistes américains évitaient de tels sujets – au point de faire du Guatemala un modèle pour le Nicaragua [supra, chap. II] – est autrement plus difficile. Et il en va de même dans une multitude de cas similaires, que nous avons examinés pour certains en détail. Un modèle de propagande offre une base pour la compréhension d’un phénomène aussi répandu.

Aucun modèle simple ne saurait suffire à rendre dans les moindres détails quelque chose d’aussi complexe que le mode de fonctionnement des médias nationaux. Pour nous, un modèle de propagande permet de saisir les traits saillants du mécanisme mais laisse quantité de nuances et d’effets secondaires hors du champ de l’analyse. D’autres facteurs sont à prendre en considération. Certains entrent en contradiction avec la « fonction sociétale » des médias, telle que décrite par le modèle ; d’autres y contribuent. Dans le premier cas, les dispositions humanistes ou l’intégrité professionnelle orientent fréquemment certains journalistes dans des directions qui sont inacceptables pour l’idéologie dominante ; et l’on aurait tort de sous-estimer le coût psychologique de la censure de vérités patentes et de la défense des thèses attendues, de la volonté de faire le bien (hypothèse éventuellement devenue intenable), de l’erreur inexplicable, des bonnes intentions, de l’innocence offensée et ainsi de suite – confrontées à des preuves flagrantes incompatibles avec ces présupposés patriotiques. Les tensions qui en découlent trouvent parfois une expression limitée, mais le plus souvent elles sont censurées, consciemment ou non, avec l’aide de systèmes de croyance permettant a minima la poursuite d’intérêts égoïstes, quels que soient les faits.

Au nombre des facteurs qui contribuent à la « fonction sociétale » des médias, on trouve avant tout le patriotisme de base, l’irrésistible besoin de jouir d’une bonne image de nous-mêmes, de nos institutions, de nos leaders, etc. Fondamentalement, nous nous percevons bons et nobles dans notre vie personnelle, et donc il faut bien que nos institutions fonctionnent en accord avec cette volonté de faire le bien, un argument qui fonctionne souvent à la perfection ; même si c’est un argument à l’évidence non sequitur. L’axiologie patriotique se trouve alors renforcée par la conviction que « Nous, le peuple », sommes les détenteurs du pouvoir, principe central du système d’endoctrinement depuis la prime enfance : de bien peu de consistance, ce qui saute aux yeux dès qu’on se penche sur le fonctionnement réel de notre système politique et social.

Mais la conformité offre aussi de réels avantages, au-delà des honneurs et des privilèges qu’elle confère. Si l’on décide de dénoncer Kadhafi ou les sandinistes ou l’OLP ou l’Union soviétique, nul besoin de preuves crédibles. Et il en va de même lorsqu’on reprend à son compte la doctrine officielle au sujet de notre société et de son comportement – en affirmant, par exemple, que le gouvernement des États-Unis est entièrement voué à notre noble et traditionnel engagement pour la démocratie et les droits humains. Mais une analyse critique des institutions américaines, de la manière dont elles fonctionnent sur le plan national ou de leurs menées internationales sera, elle, soumise à des critères infiniment plus pointus. On se voit souvent imposer des critères auxquels même les sciences naturelles auraient du mal à satisfaire. Il faut fournir un travail considérable, produire des preuves irréfutables, avancer des arguments sérieux, construits, abondamment documentés – toutes tâches parfaitement superflues dès lors qu’on se borne à ne jamais sortir des limites axiomatiques du consensus doctrinal. C’est un petit miracle que certains soient désireux d’entreprendre de tels efforts malgré les profits qu’offre le conformisme rapportés aux coûts supportés par le dissident honnête.

D’autres considérations tendent à provoquer l’obéissance. Un journaliste ou un commentateur qui ne veut pas travailler trop dur peut tout à fait gagner sa vie, et même une certaine respectabilité, en ne fondant ses publications (qu’il s’agisse de déclarations officielles ou de fuites) que sur des sources standard (10). Un tel luxe a peu de chances d’être offert à ceux qui refusent de transformer en faits la propagande d’État. Le fonctionnement technique des médias lui-même suscite l’adhésion aux idées reçues. Rien d’autre ne saurait être exprimé entre deux publicités ou en sept cent mots sans passer pour complètement absurde, un phénomène très difficile à éviter lorsqu’on cherche à remettre en cause des idées communément admises sans se voir offrir un début d’opportunité pour développer des faits ou des arguments.

Sous ce rapport, les médias américains sont assez en avance sur ceux de la plupart des autres démocraties industrialisées, et les conséquences se manifestent clairement à travers l’étroitesse des opinions et analyses qui les caractérise. La critique doit en outre se préparer à faire face à toute une machinerie diffamatoire contre laquelle il est peu de recours, un facteur inhibant non négligeable. Il existe toutes sortes de facteurs de ce type, liés aux principales caractéristiques structurelles mises en lumière par le modèle de propagande, mais qui n’en mériteraient pas moins d’être étudiés en détail. Le résultat est un puissant système de production de conformité aux intérêts des privilégiés et du pouvoir.

Pour résumer, les médias aux États-Unis sont de puissantes et efficaces institutions idéologiques qui accomplissent une fonction de propagande au service du système grâce aux mécanismes du marché, d’idées reçues intériorisées et d’autocensure, mais sans véritable coercition directe. Ce système de propagande est devenu d’autant plus efficace au cours des dernières décennies, à la suite du développement des réseaux de télévisions nationales, d’une concentration accrue des grands médias, des pressions de la droite sur les radios et télévisions publiques et de la croissance tant de la taille que de la sophistication, des relations publiques et de la gestion de l’information.

Pour autant, le système n’est pas « tout-puissant ». L’emprise du gouvernement et des élites sur les médias n’a su venir à bout ni du « syndrome du Vietnam » ni de l’hostilité du public envers l’engagement direct des États-Unis dans la déstabilisation et le renversement de gouvernements étrangers. Sous Reagan, un énorme travail de désinformation (qui reflétait, dans une très large mesure, le consensus des élites) put certes atteindre ses principaux objectifs : mobiliser un soutien total aux États terroristes pro-américains – les « démocraties balbutiantes » – en diabolisant les sandinistes et en se prémunissant (au Congrès comme dans les médias) de toute polémique s’écartant du débat stratégique sur les moyens les plus appropriés de ramener le Nicaragua à la « normalité de l’Amérique centrale » et de « contenir » l’« agressivité » dont il faisait preuve en essayant de se défendre contre des assauts américains tous azimuts particulièrement meurtriers et dévastateurs. Mais il échoua dans sa tentative de rallier l’adhésion du public à un engagement militaire contre le Nicaragua, fût-ce par procuration. Ainsi, tandis que le coût de l’intervention augmentait et que la guerre par procuration, accompagnée d’un embargo et d’autres mesures de rétorsion, parvenait à ramener le Nicaragua à la « normalité de l’Amérique centrale », faite de souffrances et de misère généralisée – non sans faire avorter au passage réformes et perspectives de développement jusqu’alors couronnées de succès et dont la mise en place datait du renversement de l’ancien allié de Washington, Somoza –, l’opinion des élites bascula à son tour, assez radicalement du reste, en faveur d’un meilleur rapport qualité-prix dans le choix des moyens à mettre en œuvre pour obtenir les mêmes résultats (11). L’échec partiel de cette vaste et bien organisée campagne de propagande d’État, et la montée simultanée de mouvements oppositionnels de base ayant pourtant très peu accès aux médias, jouèrent un rôle crucial pour interdire toute invasion directe du Nicaragua par les États-Unis, condamnant le gouvernement à agir dans l’ombre par le biais d’opérations clandestines et illégales, mais qu’il était plus facile de dissimuler à l’opinion – avec, on peut le dire, la complicité généreuse des médias (12).

En outre, alors que d’importants changements structurels accentuaient la concentration des médias et renforçaient le système de propagande, des contre-pouvoirs étaient à l’œuvre, permettant potentiellement un plus grand accès aux médias. L’avènement des communications par câble et par satellite, bien qu’initialement capturées et dominées par les intérêts commerciaux, ont affaibli le pouvoir des réseaux oligopolistiques et présentent un potentiel d’accès aux ondes renforcé pour des groupes locaux. On comptait en 1988 plus de trois mille chaînes d’accès public aux États-Unis, offrant près de vingt mille heures par semaine de programmes produits localement. Il existe aussi des producteurs et distributeurs nationaux de programmes accessibles sur les chaînes satellitaires (par exemple Deep Dish Television) et des centaines au niveau local – qui doivent cependant se battre pour trouver des financements.

C’est une nécessité que les mouvements de base et les organisations œuvrant dans l’intérêt public identifient et s’approprient ces outils médiatiques et organisationnels [V]. Les stations de radio et télévision locales à but non lucratif offrent, elles aussi, une opportunité d’accès direct aux médias largement sous utilisée aux États-Unis [VI]. La valeur potentielle des radios non commerciales apparaît clairement dans certaines zones du pays où les stations comme Pacifica Radio offrent une vision du monde complète, une couverture en profondeur et un éventail de sujets de discussions et de débats généralement exclus des grands médias. Les radios et télévisions publiques, bien qu’elles aient réellement souffert sous l’administration Reagan, représentent elles aussi une forme de média alternatif dont la reprise en main et l’amélioration devraient préoccuper sérieusement tous ceux qui s’intéressent à la contestation de notre système de propagande (13). La commercialisation continue des fréquences, qui sont un bien public, devrait logiquement rencontrer une virulente opposition. Dans le long terme, un mode d’organisation politique démocratique exige un contrôle et une ouverture infiniment plus complets des médias. Un débat public de grande ampleur sur les moyens de mettre tout cela en œuvre, ainsi que l’inscription dans les programmes politiques d’une complète réforme de l’audiovisuel, devraient être placés au premier plan de l’ordre du jour des partis les plus progressistes (14).

L’organisation et l’auto-éducation de groupes militants, au sein des différentes communautés ou sur le lieu de travail, leur militantisme et leur capacité à s’organiser en réseaux sont plus que jamais des éléments fondamentaux de la démocratisation de notre vie sociale et de toute perspective de changement social significatif. C’est seulement si de tels changements se produisent que l’on peut espérer assister à l’avènement de médias réellement libres et indépendants.

Addendum 2002

Le modèle de propagande nous semble un cadre toujours utile pour l’analyse et la compréhension des modes de fonctionnement de notre appareil médiatique – et sans doute bien davantage aujourd’hui qu’en 1988. Comme nous avons pu le voir, les changements survenus dans les conditions structurelles qui sous-tendent le modèle – et qui, selon nous, influencent fortement, et souvent de manière décisive, le comportement et l’orientation des médias – n’ont fait qu’en renforcer la pertinence.

Au sujet de la couverture médiatique des conflits et campagnes électorales d’Amérique centrale des années 1980, nous avons vu que les médias avaient en fait largement dépassé le degré de soumission aux exigences de la propagande gouvernementale que le modèle pouvait nous permettre d’anticiper. Leur comportement se révéla au moins aussi grave au moment de la couverture de la guerre du Golfe en 1991, puis de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999 – ainsi que nous l’avons brièvement décrit plus haut au sujet de la Yougoslavie [« Complément 2002 », chap. I], et plus en détail ailleurs (15).

Dans notre conclusion à la première édition, nous insistions sur le fait suivant : dès lors que les aspects les plus négatifs de l’attitude des médias résultent principalement de leur structure même et de leurs objectifs, toute évolution réelle repose sur des changements de l’organisation qui les sous-tend et de ses objectifs. Les changements structurels survenus depuis 1988 n’ont certainement pas été de nature à améliorer l’attitude des médias. Il n’en demeure pas moins fondamental que la mise en place de politiques démocratiques passe nécessairement par une démocratisation des sources d’information, et par la création de médias plus démocratiques. Tout en s’efforçant de freiner, voire d’inverser la concentration croissante des médias les plus influents, les mouvements de base et intermédiaires qui représentent en très grand nombre les citoyens ordinaires devraient s’investir beaucoup plus activement et financièrement dans la création et le développement de leurs propres médias – tout comme ils sont parvenus à le faire avec les centres de médias indépendants crées ex nihilo lors des manifestations de Seattle et Washington. Ce type de structures et de stations de TV et radio-diffusion associatives et à but non lucratif, ainsi qu’un meilleur usage de l’audiovisuel public, d’Internet, et de l’édition indépendante sont des outils indispensables pour qui veut prétendre à de réelles conquêtes démocratiques, sociales et politiques.

© Noam Chomsky


Notes de la Conclusion

I._Les « coûts diffus [diffused-cost] » en question incluent notamment les milliards de dollars dépensés aux frais des contribuables pour les opérations secrètes de la CIA et son soutien financier aux régimes clients, les coûts globaux de la course à l’hégémonie et aux armements, les énormes arnaques du complexe militaro-industriel (fourbissant au prix fort une débauche d’armement inutile), et les rétributions aux contributeurs des campagnes électorales – sous forme d’exonérations fiscales, de baisses d’impôts et autres mesures « tout bénéfice », comme les défiscalisations colossales accordées aux entreprises après l’élection de Reagan en 1981 et l’augmentation du prix du lait concédée par Nixon, en 1971, peu après que le lobby des produits laitiers eut comblé de cadeaux substantiels le parti républicain.

II._En fait, les scandales et les fraudes inventoriées par la commission Tower et les enquêtes du Congrès étaient largement connus bien avant ces « révélations » de l’establishment ; mais elles pouvaient au moins être étouffées (3).

III._Le « génocide » auquel Buckley fait ici référence est celui des « Indiens miskito », dont peut-être quelques dizaines furent tués par les sandinistes dans le contexte de la résistance aux attaques des forces mercenaires américaines à la période même où les militaires du Guatemala étaient en train de massacrer, avec le soutien des États-Unis, des dizaines de milliers d’Indiens, ce qui, du point de vue de Buckley, était tout sauf un « génocide ».

IV._Interviewé par Extra! (le bulletin de FAIR), Edgar Chamorro – spécialement sélectionné par la CIA comme attaché de presse des contras – décrivait Stephen Kinzer du New York Times comme « un garçon de courses, fabriquant des histoires taillées sur mesure pour servir l’agenda de Reagan – un jour c’était l’Église, un autre les Miskitos, puis le secteur privé, etc. Ces deux dernières semaines, j’ai vu au moins huit articles de Kinzer qui racontent exactement ce dont la Maison-Blanche a besoin. Kinzer est continuellement à questionner les intentions des sandinistes : sont-elles réellement démocratiques ? et ainsi de suite. En fait, quand on analyse ses articles, on s’aperçoit qu’il n’est là que pour répondre aux déclarations de la Maison-Blanche » (oct.-nov. 1987). Naturellement sous-financée, l’organisation de gauche FAIR (Fairness & Accuracy In Reporting) est régulièrement exclue des débats, contrairement à son équivalent de droite AIM (Accuracy In Media). Ses lettres aux rédactions ne sont généralement pas publiées, même lorsque la justesse de leurs arguments est reconnue en privé.

V._Le Cable Franchise and Telecommunications Act de 1984 autorise les villes à exiger des chaînes gratuites ; mais il permet aussi aux opérateurs du câble de réorienter ces mêmes chaînes vers d’autres utilisations, si celles-ci ne sont pas correctement utilisées. De sorte que le fait de ne pas l’utiliser suffit à justifier l’élimination de l’accès public.

VI._En France, de nombreuses organisations locales disposent de leur propre station de radio dans les années 1980. [Mais dès 1984, la loi autorise la publicité et les radios commerciales sur la bande FM. Ces dernières se constituent alors en réseaux et accaparent rapidement les fréquences.] Cas remarquable de coopérative progressiste, Longo Maï, en Haute-Provence, diffuse vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur Radio Zinzine, devenue une véritable institution communautaire, qui a notamment permis d’informer de nombreux habitants jusqu’alors isolés. [On compte en 2008 quelque six cent cinquante radios associatives en France, tandis que le financement de la télévision reste un obstacle à son développement dans un cadre non commercial. Cependant, la diffusion à moindre coût de ces différents médias associatifs se développe désormais sur Internet. nde]

Notes Générales de la Conclusion

1._Anthony Lewis, « Freedom of the Press – Anthony Lewis Distinguishes Between Britain and America »,London Review of Books, 26 novembre 1987. Lewis présente ici son interprétation des opinions de James Madison et de Justice Brennan – dans le cas « New York Times vs Sullivan », que Lewis décrit comme la « plus grande victoire juridique [de la presse] de l’époque moderne » – avec son approbation.

2._Lire notamment, N. Blackstock (dir.), COINTELPRO, op. cit. ; Frank J. Donner, The Age of Surveillance : The Aims and Methods of America’s Political Intelligence System, Knopf, 1980 ; Robert J. Goldstein, Political Repression in America, Schenkman, 1978 ; Morton H. Halperin et al., The Lawless State, Penguin, 1976 ; Christy Macy et Susan Kaplan (dir.), Documents, Penguin, 1980.

3._Lire Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, op. cit.

4._Au sujet de la persistance du consensus des élites, y compris des médias, pendant et après la période des procès des scandales Iran-contra, ibid.

5._Au sujet de la « gauche Pol Pot », lire Laurence R. Simon et James C. Stephens Jr. El Salvador Land Reform 1980-1981, Impact Audit, Oxfam America, février 1981, p. 51 – qui cite l’ambassadeur Robert White et le conseiller de la réforme agraire Roy Prosterman ; Raymond Bonner, Weakness and Deceit, op. cit. – pour les citations de l’ambassadeur White et de l’archevêque Rivera y Damas (qui a succédé à l’archevêque assassiné, Mgr. Romero), resp. 88 et 207. Jeane Kirkpatrick, « U.S. Security and Latin America »,Commentary, janvier 1981.

6._William Buckley, Washington Post, 21 mai 1987.

7._Assurés bien évidemment, comme nous avons pu le voir, de ne courir aucun risque pour avoir diffusé désinformation et rumeurs utiles, ou s’être faits l’écho d’impostures patentes et depuis longtemps dénoncées comme telles.

8._W. Lance Bennett, News. The Politics of Illusion, 2e éd., Longman, 1988, p. 178-9.

9._Ben Bagdikian, The Media Monopoly,, op. cit., p. x.

10._Pour des versions classiques, lire Warren Breed, « Social Control in the Newsrooms : A Functional Analysis », Social Forces, mai 1955, p. 326-35 ; Gaye Tuchman, « Objectivity as Strategic Ritual », American Journal of Sociology, janvier 1972, p. 660-70. Pour une application utile, lire Jim Sibbison, « Environmental Reporters : Prisoners of Gullibility », Washington Monthly, mars 1984, p. 27-35.

11._Pour une étude de ces tendances, lire Noam Chomsky, Z-magazine, mars 1988.

12._Pour des preuves patentes en la matière, voir les exemples spécifiques étudiés plus haut ; et pour une étude plus approfondie, lire Noam Chomsky, Culture of Terrorism, op. cit. – et les sources qui y sont citées.

13._Au sujet des différences entre télévision commerciale et publique pendant les années de la guerre du Vietnam, lire Eric Barnouw, The Sponsor, Oxford UP, 1978, p. 62-5.

14._Pour une analyse détaillée et méthodique des programmes de Grande-Bretagne, lire James Curran, Jake Ecclestone, Giles Oakley, et Alan Richardson (dir.), Bending Reality : The State of the Media, Pluto Press, 1986.

15._Noam Chomsky, « The Media and The War : What War ? », in Hamid Mowlana et al., Triumph of the Imag : The Media War in the Persian Gulf – A Global Perspective, Westview 1992 ; Douglas Kelner, The Persian Gulf TV War, Westview, 1992 ; Noam Chomsky, The Military Humanism, Common Courage Press, 1999 ; Edward S. Herman, Myth of the Liberal Mediaop. cit., chap. XII, « The Media’s Role in the U.S. Foreign Policy : The Persian Gulf War » ; Philip Hammond et Edward Herman (dir.), Degraded Capability : The Media and the Kosovo crisis, Pluto Press, 2000. [Lire également Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler, « L’opinion, ça se travaille… », op. cit. — nde]


Traduit par Agone


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[2002] La Fabrication du consentement (Introduction)

De la propagande médiatique en démocratie
Préface et Introduction du Livre La Fabrication du consentement, Agone, 2008, Nouvelle édition revue & actualisée

Par Noam Chomsky & Edward Herman

Retour La Fabrication du consentement, 1988,2002 Imprimer

Préface

Cet ouvrage est construit autour de ce que nous appelons un « modèle de propagande », une construction analytique dont l’objet est de tenter de rendre compte du fonctionnement des médias américains à partir des structures institutionnelles de base et du système de relations dans lesquels ils opèrent. Notre point de vue est que les médias, entre autres fonctions, jouent le rôle de serviteurs et de propagandistes des puissants groupes qui les contrôlent et les financent. Les porteurs de ces intérêts ont des objectifs précis et des principes à faire valoir, ils sont aussi en position d’infléchir et d’encadrer l’orientation des médias. Cela ne s’opère généralement pas au moyen d’interventions directes et grossières mais plutôt grâce à la sélection d’un personnel politiquement aux normes et l’intériorisation par les rédacteurs et les journalistes des priorités et des critères définissant ce qu’est une information valable en conformité avec les politiques de l’establishment.

Les facteurs structurant le système sont la propriété et le contrôle directs des médias, mais aussi les autres sources de dépendance financière – et particulièrement les annonceurs –, ainsi que les intérêts et liens croisés des médias avec ceux qui font (et ont les moyens de définir) l’information et son sens. Le modèle de propagande intègre aussi d’autres formes de pouvoir, comme la capacité d’organiser des campagnes de protestation contre le traitement d’une information par les médias (dans le jargon : « flak » – du nom d’un canon de DCA allemand) et de fournir des « experts » confirmant la version officielle d’un événement donné. Enfin s’ajoute la capacité à faire régner l’idéologie et les principes élémentaires que les élites et le personnel médiatique tiennent pour acquis alors même qu’une bonne part de la population les récusent [I]. Dans un tel contexte, les pouvoirs qui possèdent les médias, les financent par le biais de la publicité, définissent l’information a priori puis produisent tant les contre-feux que les experts sur mesure nous semblent être au coeur de la production de l’idéologie dominante et des catégories d’entendement.

Pour nous, ce que font les journalistes, ce qu’ils considèrent comme de l’information digne d’intérêt et les présupposés sur lesquels se fonde leur travail s’expliquent généralement très bien par le seul jeu des incitations, pressions et autres contraintes que prend en compte une telle analyse structurelle.

Bien que prépondérants dans le fonctionnement des médias, ces facteurs structurels ne contrôlent pas tout, et les effets qu’ils produisent sont loin d’être constants, simples et homogènes. Il est de notoriété publique, et doit être intégré à part entière dans une critique institutionnelle telle que celle que nous présentons ici, que les divers composantes des médias jouissent d’une relative autonomie, que certaines valeurs individuelles ou professionnelles ne sont pas sans influence, que l’on prend soin d’éviter d’imposer une ligne éditoriale stricte et que le système s’accommode parfaitement d’un certain degré de dissidence mettant en cause les versions des faits les plus consensuelles. Ce sont ces particularités qui assurent une certaine dose de dissidence et la couverture, comme dans certains reportages, de faits embarrassants [II].

Toute la beauté du système réside cependant dans le fait que ces points de vue dissidents et ces informations dérangeantes restent encadrés et tenus à la marge, de sorte que, s’ils permettent d’affirmer que le système n’est pas monolithique, ils restent en proportion suffisante pour ne pas compromettre la domination de la ligne officielle.

Il est important de souligner que c’est bien de la structure de l’appareil médiatique et de son fonctionnement qu’il s’agit ici de traiter, non de son influence sur le public. Sans doute l’adhésion des médias, avec un minimum de dissidence, à un ordre du jour officiel a-t-elle généralement pour effet de pousser le public dans la direction voulue, mais tout est question de degré. Lorsque les intérêts du public divergent drastiquement de ceux des élites et lorsque celui-ci dispose de ses propres sources d’information indépendantes, la ligne officielle peut être fortement ébranlée. Ce que nous soulignons est que le modèle de propagande décrit des forces qui surdéterminent la forme de ce que font les médias. Ce qui n’implique aucunement que toute propagande médiatique soit nécessairement efficace.

On trouvera en fin de chapitres une réactualisation du modèle de propagande et des études de cas présentés dans la première édition en 1988, qui demeurent tous parfaitement opérationnels [2].



Introduction

Des années de recherches consacrées aux médias nous ont convaincus que les médias sont utilisés pour mobiliser un vaste soutien aux intérêts particuliers qui dominent les sphères de l’État et le secteur privé [I]. Leurs choix de mettre en avant un sujet ou d’en occulter d’autres s’expliquent souvent beaucoup mieux dans un tel cadre d’analyse, et dans certains cas avec la force de l’évidence.

Il n’aura échappé à personne que le postulat démocratique affirme que les médias sont indépendants, déterminés à découvrir la vérité et à la faire connaître ; et non qu’ils passent le plus clair de leur temps à donner l’image d’un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions. Ceux qui dirigent les médias crient haut et fort que leurs choix éditoriaux sont fondés sur des critères impartiaux, professionnels et objectifs – ce que cautionnent les intellectuels. Mais s’il s’avère effectivement que les puissants sont en position d’imposer la trame des discours, de décider ce que le bon peuple a le droit de voir d’entendre ou de penser, et de « gérer » l’opinion à coups de campagnes de propagande, l’idée communément acceptée du fonctionnement du système n’a alors plus grand-chose à voir avec la réalité.

Pour Herbert Gans, « les convictions qui fondent le traitement de l’information sont des valeurs professionnelles qui sont caractéristiques du journalisme national et sont acquises par la pratique. […] En matière d’info, il est de règle d’ignorer les implications de ce dont on parle… » Dans son ouvrage DecidingWhat’s News, Gans soutient que les reporters sont dans leur grande majorité « objectifs », mais le sont dans un environnement où prédomine la croyance en un système de « valeurs profondément ancrées », incluant notamment l’« ethnocentrisme » et l’idée d’un « capitalisme responsable. » Si on suit cette logique et qu’il apparaissait que les reporters de la Pravda opèrent dans un environnement où prédominent les contraintes de la croyance en la justice immanente d’un « communisme responsable », il n’y aurait plus lieu de mettre en cause leur « objectivité ». En outre, ainsi que nous le montrerons plus loin, Gans minimise très largement à quel point le cadre de présupposés auxquels doivent se cantonner les journalistes est limitatif [2].

Quant aux néoconservateurs, ils dépeignent fréquemment les médias comme autant de bastions de la gauche menant une croisade contre le système. Ils occultent ainsi le fait que les médias, industrie à part entière, sont de grosses entreprises ayant à leur tête de riches entrepreneurs ou des multinationales, dont les participants de ce que les néoconservateurs appellent la « culture libérale » des médias sont les employés. Ils occultent aussi le fait que ces derniers acceptent très largement l’idéologie de base du système et, en fait, ne diffèrent des autres membres de l’establishment que dans les tactiques mises en oeuvre pour atteindre des buts identiques. Mais les néoconservateurs sont généralement peu disposés à laisser qui que ce soit s’éloigner trop de leurs positions ; et notre analyse montre que leur rôle est précisément de recourir à l’intimidation pour s’assurer que finisse par être exclue des médias jusqu’à l’infime part de dissidence aujourd’hui tolérable [3] [lire infra, chap. I].

Depuis bien longtemps, les auteurs ayant travaillé sur l’opinion publique, la propagande et les nécessités politiques de l’ordre social ont souligné le rôle crucial de la propagande pour ce que Walter Lippmann appelait la « fabrication du consentement » [4]. Il affirmait dès le début des années 1920, que la propagande était d’ores et déjà devenue un « outil ordinaire pour gouverner les hommes », dont l’importance et le niveau de sophistication ne cessaient de croître [II]. Il ne s’agit pas ici de prétendre que les médias ne servent à rien d’autre, mais que cette fonction de propagande est une caractéristique centrale. Le modèle de propagande que nous décrivons en détail dans le premier chapitre permet d’éclairer les forces qui induisent les médias à jouer leur rôle d’organes de propagande, les processus de sélection biaisés de l’information, et les choix éditoriaux qui en découlent. Dans les chapitres suivants, nous nous efforçons de démontrer que l’on peut appliquer ce modèle à la production médiatique telle qu’elle se présente à nous.

Les critiques systémiques des médias, telles que celles que nous développons dans cet ouvrage, sont généralement stigmatisées par les commentateurs autorisés comme « théorie du complot », une échappatoire commode. Nous n’aurons ici recours à aucune hypothèse « conspiratoire » pour expliquer le mode de fonctionnement des médias. En fait, notre approche se présente davantage comme une analyse des règles du « marché » et de ce qu’elles produisent. Les partis pris les plus flagrants dans le traitement de l’information sont la conséquence de la sélection d’un personnel qui pense ce qu’il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession et s’étant adapté aux contraintes des propriétaires, organisationnelles, du marché, et du pouvoir politique. La censure relève ici principalement de l’autocensure des présentateurs et journalistes soumis à leurs sources et aux contraintes organisationnelles des médias, et aussi de leurs collègues plus élevés dans la hiérarchie, sélectionnés pour imposer les contraintes.

Des acteurs importants contribuent directement à définir et mettre en forme l’information, veillant au respect de la ligne. Le système que nous décrivons est un « système de marché encadré », dont l’orientation est fournie, le gouvernement, les barons de l’industrie, les grands propriétaires et directeurs de médias et l’ensemble des différents groupes ou individus disposant de responsabilités effectives. Claire Sterling par exemple [III], et les experts du Georgetown Center for Strategic and International Studies – Walter Laqueur, Michael Ledeen et Robert Kupperman –, ont été installés par les médias comme experts du terrorisme. Nous examinerons dans le chapitre IV le rôle de Claire Sterling et de Paul Henze dans la mise en place du rouleau compresseur médiatique de « la filière bulgare » [lire infra, chap. IV].

Dans le cas de l’Amérique latine, les médias ont été incités à se passer des spécialistes universitaires, car la plus grande partie de la profession rejetait largement le cadre de la propagande d’État. Il s’avéra donc nécessaire de créer de toutes pièces un nouveau corps d’« experts » (Robert Leiken, Ronald Radosh, Mark Falcoff, Susan Kaufman Purcel, etc.) vers lesquels se tourner pour les besoins de la doctrine [5]. Nous étudions dans le premier chapitre la création d’experts pour répondre aux besoins du système.

Les acteurs décisifs se trouvent en nombre suffisamment restreint pour pouvoir éventuellement agir de façon concertée, comme des vendeurs en situation oligopolistique. Cependant, dans la plupart des cas, si les dirigeants des médias font des choix identiques, c’est simplement parce qu’ils ont la même vision du monde, partagent les mêmes motivations, sont soumis aux mêmes contraintes et de fait présentent ou occultent les faits de la même manière, à l’unisson dans une logique suiviste.

Pour autant, les médias ne réagissent pas sur tous les sujets comme un bloc monolithique. Quand les puissants sont en désaccord, des dissensions tactiques apparaissent sur la meilleure façon d’atteindre des objectifs qui restent généralement communs, lesquelles dissensions trouvent alors un écho dans le débat médiatique. En revanche, tout point de vue mettant en cause les présupposés fondamentaux ou suggérant que les modes d’exercice du pouvoir d’État observés découlent de facteurs systémiques sera méthodiquement exclu des médias, y compris quand la polémique sur les options tactiques fait rage entre les élites.

Nous aurons plus loin l’occasion d’étudier un certain nombre de cas de même nature, mais quel que soit le sujet, le schéma demeure en fait sensiblement le même. Exemple type, la description du Nicaragua agressé militairement par les États-Unis : l’opinion de l’élite était à ce point divisée sur la question qu’il devint possible de se demander si le choix de sponsoriser une armée terroriste était réellement le meilleur moyen de rendre le Nicaragua « plus démocratique » ou « moins menaçant pour son entourage ». Les médias s’abstinrent cependant d’informer l’opinion ou de laisser paraître dans leurs colonnes toute matière pouvant laisser entrevoir que le Nicaragua était en réalité bien plus démocratique, dans le sens non orwellien du terme, que le Salvador ou le Guatemala [IV] ; que son gouvernement n’exterminait pas ses concitoyens de façon routinière, comme le faisaient ceux du Salvador et du Guatemala ; qu’il avait su mettre en place bon nombre de réformes socio-économiques vitales pour la majorité de sa population, réformes que les deux autres gouvernements pouvaient difficilement envisager ; que le Nicaragua n’était en rien une menace pour ses voisins mais se trouvait au contraire être l’objet d’attaques permanentes des États-Unis, de leurs clients et autres supplétifs ; et que ces mêmes États-Unis redoutaient bien plus le Nicaragua pour ses qualités que ses prétendus défauts [lire infra chap. III, V, VII] [6].

Des quatre-vingt-cinq tribunes libres concernant le Nicaragua parues dans le Washington Post et le New York Times en 1986, soit durant les trois mois que dura le « débat national » qui précéda le vote du Congrès pour le renouvellement de l’aide aux contras, pas une seule ne faisait état du fait pourtant élémentaire que le Nicaragua n’assassinait pas sa population; et deux phrases seulement précisaient que le gouvernement nicaraguayen avait inauguré des réformes. Sur une question aussi importante, aucune ne mettait en parallèle le Nicaragua avec le Salvador et le Guatemala [7]. De même les médias se gardaient-ils de laisser quiconque évoquer publiquement les résultats obtenus par des méthodes similaires pour apporter la « démocratie » au Guatemala depuis 1954, c’est-à-dire en favorisant le financement par la CIA d’une invasion armée qui avait bel et bien enterré la démocratie guatémaltèque. On savait par exemple qu’au Guatemala les États-Unis avaient eux-mêmes, depuis des décennies, installé et soutenu l’actuel gouvernement, et supervisé l’instauration du terrorisme d’État (comme dans bien d’autres pays) ; qu’ils avaient en outre subverti ou avalisé la subversion de la démocratie au Brésil, au Chili, aux Philippines (là encore, parmi bien d’autres) ; qu’ils se trouvaient alors « constructivement engagés » auprès de nombreux régimes terroristes un peu partout dans le monde, et qu’ils s’étaient souciés comme d’une guigne de la démocratie au Nicaragua, aussi longtemps que le régime hyper-répressif de Somoza était accroché au pouvoir. En dépit de tout cela, les médias ne semblaient nullement douter que le gouvernement américain trouvait réellement préoccupante la situation de la « démocratie » au Nicaragua. En 1987, dans un article très critique au sujet du « plan de paix » de Reagan pour le Nicaragua, TomWicker écrivait : « Quelle que puisse être leur doctrine, les États-Unis n’ont aucun droit, historique ou divin, d’imposer la démocratie aux autres nations, objectif qui ne justifie en rien qu’ils renversent les gouvernements qui leur déplaisent. » Wicker ne remettait nullement en cause l’idée que Reagan cherchait à imposer la démocratie au Nicaragua, il critiquait seulement les moyens mis en oeuvre, qui lui semblaient douteux, et le plan lui-même, qui semblait voué à l’échec. Précisons que Wicker représente la limite extrême de ce qui peut être exprimé en matière d’opinion dissidente dans les médias américains [lire infra, chap. III] [8].

Le désaccord au sein des élites quant au moyen le plus approprié de gérer la situation au Nicaragua transparaissait, certes, dans le débat public, mais les médias, à l’unisson et conformément aux priorités des élites, faisaient en sorte qu’on ne puisse situer l’intervention américaine dans son contexte réel, supprimant systématiquement tout ce qui rendait compte de l’extrême violence et de l’agression américaine et donnant des sandinistes la plus mauvaise image possible [9]. Par exemple, en réponse aux accords de paix d’août 1987, les États-Unis renforcèrent immédiatement, jusqu’au niveau phénoménal de deux à trois vols par jours, le pont aérien avec le Nicaragua, qui permettait d’acheminer hommes et matériel sur le terrain. Le but était de miner les accords en intensifiant les combats et d’empêcher le Nicaragua de relâcher sa garde afin de pouvoir l’accuser de ne pas respecter les accords. Ces initiatives constituaient, et de loin, les plus graves violations desdits accords, mais elles n’apparaissaient à peu près nulle part dans les médias. Inversement, le Salvador et le Guatemala, où la situation était nettement pire, étaient dépeints en lutte pour la démocratie, derrière des dirigeants « modérés » méritant de fait un soutien compréhensif. De telles pratiques ne se bornent pas à distordre l’idée que le public peut se faire de la situation réelle en Amérique centrale, elles donnent aussi une idée complètement fausse des véritables objectifs de la politique américaine dans la région.

Jacques Ellul souligne une caractéristique essentielle de la propagande : « Le propagandiste ne peut révéler les intentions réelles de l’autorité pour laquelle il agit. […] Cela reviendrait à livrer ses projets au débat public, aux aléas de l’opinion publique, et leur ôterait de fait toute chance de succès. […] La propagande doit au contraire couvrir ces projets comme un voile, masquant l’intention véritable. [10] »

Le pouvoir qu’a le gouvernement de fixer cadres d’interprétation et ordres du jour et de soustraire tout fait gênant aux interrogations de l’opinion publique apparaît lui aussi de manière flagrante dans la couverture des campagnes électorales d’Amérique centrale – analysées au chapitre III et, pour certains cas spécifiques, tout au long des chapitres suivants.

Lorsqu’une politique gouvernementale n’essuie que peu ou pas d’opposition au sein de l’élite elle peut néanmoins se trouver remise en cause à la marge dans les médias ; et des faits qui, pour peu qu’on en saisisse réellement la portée, suffisent à réfuter la ligne du gouvernement, pourront même être mis à jour, généralement dans la presse écrite et en dernière page. C’est là l’un des points forts de notre système : des faits des plus embarrassants peuvent s’y voir donner une importance considérable – comme ce fut le cas durant la guerre du Vietnam, pour faire écho au désaveu croissant de l’électorat (auquel se rallia même une partie de l’élite à partir de 1968). Et cependant, comme nous pourrons le voir au chapitre V, même dans des circonstances aussi exceptionnelles, il demeure presque impossible à certaines informations ou commentaires de paraître dans les médias s’ils ne sont pas strictement compatibles avec le dogme du moment (celui de la bienveillance désintéressée de l’engagement américain, répondant à l’agression et à la terreur.) Pendant et après la guerre du Vietnam, les apologistes de la politique américaine ont monté en épingle ces informations dérangeantes, le « pessimisme » récurrent des ténors de l’info ou les débats portant sur des questions tactiques, mais dans le but de dénoncer l’attitude « frondeuse » des médias, accusés à ce titre d’avoir « perdu » la guerre. Pour ridicules qu’elles fussent [lire infra, chap. V et annexe IV], ces accusations n’en avaient pas moins le double avantage de travestir le rôle réel des médias et dans le même temps d’amener ces derniers à coller toujours plus aux thèmes de la propagande d’État.

Nous avons toujours défendu l’idée que le fonctionnement « naturel » de tels mécanismes, laissant sporadiquement apparaître des faits dérangeants dans les strictes limites de présupposés intangibles, tout en excluant les points de vue plus fondamentalement dissidents (qui peuvent s’exprimer dans la presse alternative), sont à la base d’un système de propagande infiniment plus crédible et efficace qu’un système de censure officielle au service d’un ordre du jour patriotique.

Notre critique des biais et des priorités sélectives des médias s’appuie, pour un certain nombre de faits précis, sur des informations publiées dans les médias eux-mêmes. Cela a ouvert la porte à une accusation récurrente de sophisme. Le fait qu’un critique des médias s’appuie sur les médias eux-mêmes étant avancé comme la « preuve » par excellence que la critique se contredit elle-même et que la couverture des faits donnée pour discutable est en réalité parfaitement honnête. En réalité, le fait que les médias publient des faits sur un sujet ne prouve en rien que la couverture soit adéquate ou juste. Comme nous pourrons le voir dans les chapitres suivants, les médias occultent une part considérable de ce qui permet de comprendre un événement. Mais plus cruciale encore est la place accordée à tel ou tel fait : le moment, la mise en page, le ton, la répétition, les éléments de contextualisation, les faits et les analyses qui lui donnent sens (ou l’en privent). Qu’un lecteur attentif cherchant un fait précis puisse parfois le trouver, avec un regard critique et en y mettant le temps, ne dit nullement s’il a été donné à ce fait précis le contexte et l’attention qu’il mérite, si un lecteur moyen avait la moindre chance de le comprendre ou s’il était rendu totalement marginal. Certes, on peut discuter du degré d’attention qu’il mérite, mais prétendre que, dès lors qu’un chercheur assidu et critique peut trouver certains faits, on peut de facto tenir pour démontré que la couverture des événements par les médias est nécessairement impartiale, et que, par voie de conséquence, il ne saurait y avoir d’omissions est parfaitement ridicule. Un lecteur attentif de la presse soviétique pouvait certes apprendre des faits qui allaient à l’encontre de la ligne gouvernementale, mais personne n’en déduisit jamais en Occident que cela témoignait de l’objectivité de la presse soviétique ou de la droiture de sa couverture de l’événement.

L’un des points-clés de cet ouvrage est que les campagnes indignées de la presse – avec ses silences, ses révélations et ses occultations, sa contextualisation sélective, ses présupposés et son ordre du jour – sont extrêmement utiles pour le pouvoir en place et répondent parfaitement aux besoins du gouvernement et des principaux groupes d’intérêts. Se focaliser sur les victimes du communisme permet de persuader l’opinion de l’ignominie de l’ennemi et justifie par avance toute intervention armée, subversion, soutien à des gouvernements terroristes, course sans fin aux armements – et le tout pour une noble cause. Dans le même temps, la dévotion de nos dirigeants et de nos médias pour ces victimes spécifiques renforce l’orgueil national et le patriotisme en offrant la démonstration de la nature profondément humaniste des nations occidentales.

Le public ne perçoit pas les silences qui entourent les victimes de nos propres États clients, silence non moins indispensable au soutien des politiques que la focalisation constante sur les victimes de l’ennemi. Il eût été très difficile au gouvernement guatémaltèque d’exterminer des dizaines de milliers de personnes si les médias américains y avaient consacré le même type de couverture qu’au harcèlement d’Andreï Sakharov ou au meurtre du père Popieluszko en Pologne. Il eût été impossible de broyer dans une guerre épouvantable le Sud-Vietnam et l’Indochine tout entière, abandonnées ensuite à leur sort dans un tel état de dévastation qu’ils avaient peu de chances de jamais s’en relever, si les médias n’avaient rallié la cause, faisant d’une agression criminelle un combat pour la liberté et n’acceptant pour critique que des pinaillages tactiques lorsque les intérêts qu’ils représentaient jugèrent le coût de l’agression excessif.

Et il en va de même de bien d’autres cas étudiés plus loin, et de beaucoup trop d’autres qui ne le seront pas.

© Noam Chomsky


Notes de la Préface

I. Sur nombre de sujets tels que les accords commerciaux, la sécurité sociale ou la hauteur souhaitable des budgets militaires, l’antagonisme est total entre d’un côté les élites et les milieux journalistiques, et de l’autre l’ensemble de la population – lire « annexe I », infra, p. 97.

II. C’était aussi vrai en Union soviétique où, suite à la publication dans les médias de révélations embarrassantes au sujet de la guerre en Afghanistan, le ministre soviétique de la Défense accusa la presse de manquer de patriotisme [1].

Notes générales de la Préface

1. Bill Keller, « Soviet Official Says Press Harms Army », New York Times, 21 janvier 1988.

2. Pour un compte rendu détaillé des critiques suscitées par la première édition et des réponses des auteurs, lire Noam Chomsky, Necessary Illusions, South End Press, 1989, annexe I ; Edward S. Herman, The Myth of the Liberal Media, Peter Lang, 1999, chap. « The Propaganda Model Revisited ».


Notes de l’introduction

I. « Intérêts particuliers » est utilisé ici dans son sens le plus commun, non au sens orwellien qui lui fut attribué, au cours de la période Reagan, pour désigner les ouvriers, agriculteurs, femmes, jeunes, Noirs, personnes âgées, infirmes, chômeurs, etc. – bref, la majeure partie de la population. Seule une catégorie se trouvait exclue de cette appellation : les industriels, propriétaires et managers. Eux ne représentent pas des « intérêts particuliers », ils représentent « l’intérêt national ». Une telle acception est significative de la réalité de la domination et de l’utilisation politique de la notion « d’intérêt général » par les deux principaux partis politiques [1].

II. Lippmann estime qu’on ne peut faire à cela aucune objection, car « dans une large mesure les intérêts communs éludent entièrement l’opinion publique et ne peuvent être gérés que par une classe spécialisée dont l’intérêt personnel se situe bien au-delà du plan local ». Lippmann s’inquiétait cependant que l’incorrigible parti pris des médias ne finisse par induire en erreur ladite « classe spécialisée », aussi bien que le public. Le problème étant dès lors de trouver le moyen de pourvoir les élites décisionnelles en information adéquate. Un objectif qui selon lui pouvait être atteint par la mise en place d’un corps d’experts indépendants capables de conseiller objectivement les élites. Lippmann ne soulève aucune question quant à l’éventualité d’intérêts personnels (ou de classe) concernant ladite « classe spécialisée » ou les « experts » qu’elle choisirait pour référence, ni sur leur capacité ou leur droit à déterminer ce qui relève de « l’intérêt commun ».

III. Sur Claire Sterling – qui défendit une « thèse » sur le réseau de criminalité transnationale avec pour bénéficiaire et protecteur occulte l’Union soviétique –, lire infra, chap. IV. [nde]

IV. Comme bien d’autres termes du discours politique, le mot « démocratie » est utilisé au sens orwellien quand il décrit, dans des envolées rhétoriques et journaux d’information, les efforts des États-Unis pour établir la « démocratie ». Il désigne alors un système dans lequel le contrôle des ressources et le recours à la violence permettent à des éléments au service des intérêts américains de rester au pouvoir. De sorte que les États terroristes tels que le Salvador et le Guatemala sont « démocratiques ». Il en va de même du Honduras sous la férule de l’oligarchie militaire et de la clique de banquiers et autres riches hommes d’affaires mise au pouvoir par les États-Unis. Ainsi l’armée mercenaire pro-somoziste créée par les États-Unis fut-elle qualifiée de « résistance démocratique » – lire infra, chap. III.

Notes générales de l’introduction

1. Pour davantage de commentaires sur la question et la mise en évidence de l’usage de cette notion par les deux principaux partis politiques lire Thomas Fergusson et Joel Rogers, Right Turn. The Decline of Democrats and the Future of American Politics, Hill and Wang, 1986, p. 37-39 et passim.

2. Herbert Gans, « Are U.S. Journalists Dangerously Lineral ? », Columbia Journalism Review, novembre-décembre 1985, p. 32-33 ; Deciding What’s News : A Study of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and Time, Northwestern University Press, 2005.

3. Pour une analyse de l’image que les néoconservateurs ont des médias, lire Edward S. Herman et Frank Brodhead, « Ledeen on the Medias », in The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, Sheridan Square Publications, 1986, p. 166-70 ; George Gerbner, « Television : The Mainstream America », Business and the Media, 19 novembre 1981 ; Herbert Gans, « Are U.S. Journalists Dangerously Liberal ? », art. cit.

4. Walter Lippmann, Public Opinion, Allen & Unwin, 1932 ; Harold Lasswell, « Propaganda », Encyclopedia of the Social Sciences, Macmillan, 1933 ; Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, 2007 ; Michel Crozier, Samuel P. Huntington, Joji Watanuki, The Crisis of Democracy. Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York UP, 1975. Pour davantage de commentaires, lire Noam Chomsky, Towards a New Cold War, Pantheon, 1982, chap. I., références citées, particulièrement Alex Carey, « Reshaping the truth : Pragmatists and Propagandists in America », Meanjin Quarterly, 1976, vol. 35, n° 4.

5. Pour davantage d’exemples, lire Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, South End Press, 1988.

6. Diane Melrose, Nicaragua : The Threat of a Good Example, Oxfam, 1985.

7. Pour une analyse plus détaillée, lire Noam Chomsky, « Introduction », in Morris Morley et James Petras, « The Reagan administration and Nicaragua : how Washington constructs its case for counterrevolution in Central America », Institute for Media Analysis, 1987, monographie n° 1.

8. Tom Wicker, « That Dog Won’t Hunt », New York Times, 6 août 1987 ; lire aussi Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, op. cit.

9. Pour un examen détaillé, lire Noam Chomsky, « Is Peace at Hand ? », Z magazine, janvier 1988.

10. Jacques Ellul, Propaganda, Knopf, 1965, p. 58-59.


Traduit par Agone


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