[2005] Nous devons agir maintenant pour éviter un autre Hiroshima – ou pire

Par Noam Chomsky

Retour The Independent, 7 août 2005 Imprimer

Ce mois de commémoration des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ne suscite que les plus sombres pensées, et les plus fervents espoirs de ne jamais voir cette horreur se répéter.

Au cours des soixante dernières années, ces bombardements ont hanté l’imaginaire du monde, mais pas au point de réfréner le développement et la prolifération d’armes de destruction massive infiniment plus meurtrières.

Une inquiétude corollaire, exprimée dans la littérature technique bien avant le 11 septembre 2001, est que les armes nucléaires pourraient, tôt ou tard, tomber aux mains de groupes terroristes.

Les récentes explosions à Londres et leurs victimes sont aussi un rappel du fait que le cycle des attaques et des répliques pourraient s’emballer, de façon imprévisible, jusqu’à un point bien pire encore qu’Hiroshima ou Nagasaki.

Les puissances dominantes de ce monde s’arrogent le droit d’engager des guerres selon leur bon vouloir, suivant une doctrine « d’autodéfense anticipée » qui recouvre toutes les éventualités de leur choix. Les moyens de destruction sont potentiellement illimités.

Les dépenses militaires des États-Unis représentent, à peu de choses près, celles du reste du monde dans son ensemble, tandis que les ventes d’armes de trente-huit entreprises d’Amérique du Nord (dont une au Canada) se montent à plus de 60% du total mondial (qui a augmenté de 25% depuis 2002).

Des efforts ont été accomplis pour renforcer le fil ténu auquel notre survie reste accrochée. Le plus important est le T.N.P. (Traité de non-prolifération des armes nucléaires), en vigueur depuis 1970. La conférence de révision du T.N.P. qui a eu lieu tous les cinq ans s’est tenue aux Nations-Unies en mai.

Le T.N.P. s’est effondré, surtout à cause de l’incapacité des états nucléaires à satisfaire l’article VI, qui prévoit de poursuivre des efforts de « bonne foi » pour éliminer les armes nucléaires. Les États-Unis ont ouvert la voie du refus à se soumettre aux obligations de l’article VI. Mohamed ElBaradei, directeur de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, insiste sur le fait que « la réticence de l’un des membres à remplir ses obligations attise la réticence des autres ».

Le président Jimmy Carter a violemment condamné les États-Unis comme étant « les principaux responsables de l’érosion du T.N.P. Alors qu’ils prétendent protéger le monde des menaces de prolifération en Irak, Libye, Iran et Corée du Nord, non seulement les dirigeants américains ont abandonné les contraintes du traité mais ils ont soutenu des programmes d’essai et de développement d’armes nouvelles : missiles anti-balistiques, missiles à très forte pénétration du béton armé enterré (« bunker buster ») et peut-être de nouvelles « petites » bombes. Ils ont aussi renoncé aux promesses passées et menacent aujourd’hui d’utiliser les premiers des armes nucléaires contre des états qui n’en possèdent pas. »

Bien des fois depuis Hiroshima, le fil a failli être rompu. Le cas le plus célèbre est la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, qu’Arthur Schlesinger – historien et conseiller du président John F. Kennedy – a qualifiée de « moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité » lors d’une conférence rétrospective à la Havane en octobre 2002.

Au cours de cette même conférence, Robert McNamara (secrétaire à la défense de Kennedy) a rappelé que le monde « était passé à un cheveu du désastre nucléaire ». Dans le numéro de mai-juin de la revue Foreign Policy, il ajoute à ce rappel l’avertissement renouvelé d’une « apocalypse imminente ».

McNamara considère que « l’actuelle politique américaine d’armement nucléaire est illégale, immorale, militairement inutile et terriblement dangereuse », créant « des risques inacceptables pour les autres nations comme pour la notre », y compris le risque « d’un tir nucléaire par accident ou négligence », qui est inacceptablement élevé, ainsi que des risques d’attaque nucléaire terroriste. McNamara approuve le jugement de William Perry, secrétaire à la défense du président Bill Clinton, selon lequel « il existe une probabilité de plus de 50% concernant une attaque nucléaire sur une cible américaine au cours de la prochaine décennie ». D’éminents analystes en stratégie expriment couramment des opinions similaires. Dans son livre Nuclear Terrrorism, Graham Allison, spécialiste des relations internationales à Harvard, rapporte « le consensus au sein de la communauté de sécurité nationale » (à laquelle il a appartenu), qui dit qu’une attaque par une « bombe sale » est « inévitable », et qu’une attaque par une arme nucléaire est hautement probable, si les matériaux fissibles – leur élément essentiel – ne sont pas récupérés et mis en sûreté.

Allison évoque les succès partiels des efforts accomplis en ce sens depuis le début des années 90, à l’initiative des sénateurs Richard Lugar et Sam Nunn, ainsi que le gel de ces programmes dès les premiers jours de l’administration Bush, paralysée par ce que le sénateur Joseph Biden appelle « une imbécillité idéologique ».

Washington a mis de côté les programmes de non-prolifération et a consacré toute son énergie et ses ressources à conduire le pays vers la guerre, par le biais d’un mensonge extraordinaire, puis à tenter de gérer la catastrophe qu’il avait créée en Irak.

La menace et l’usage de la violence stimulent la prolifération nucléaire en même que le terrorisme jihadiste.

Susan B. Glasser rapporte dans le Washington Post qu’une étude de haut niveau sur « la guerre par la terreur », deux ans après l’invasion, « a mis l’accent sur la prise en compte de l’émergence d’une nouvelle génération de terroristes, formée en Irak au cours des deux dernières années. »

« Les plus hauts membres du gouvernement accordent une attention croissante à anticiper ce qu’on a qualifié d’« hémorragie » : le retour massif de centaines, voire de milliers de jihadistes entraînés en Irak vers leur pays d’origine, dans tout le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest. « C’est la nouvelle inconnue d’une nouvelle équation », dit un ancien membre de l’administration Bush. « Si nous ne pouvons les identifier en Irak, comment les localiser à Istamboul ou à Londres ? ».

Peter Bergen, spécialiste américain du terrorisme, écrit dans le Boston Globe que « le président a raison quand il dit que l’Irak est un front essentiel de la guerre contre le terrorisme, mais c’est un front que nous avons créé. »

Peu après les attentats de Londres, l’O.N.G. Chatam House, principale institution britannique spécialisée dans les affaires étrangères, a publié une étude conduisant à la conclusion évidente – démentie avec indignation par le gouvernement – que « le Royaume-Uni court un risque particulier car il est le plus proche allié des États-Unis, qu’il a déployé des forces armées au sein des campagnes militaires destinées à renverser les Talibans en Afghanistan et en Irak… [et qu’il est] assis sur le siège arrière » de la politique américaine.

La probabilité d’une apocalypse imminente ne peut être estimée de façon réaliste, mais elle est certainement trop élevée pour que toute personne saine d’esprit ne l’envisage sereinement. Si les spéculations sont inutiles, réagir à la menace d’un nouvel Hiroshima ne l’est sûrement pas.

Bien au contraire cela est urgent, en particulier aux États-Unis, à cause du rôle prépondérant de Washington dans l’accélération de la course à la destruction par l’extension de sa domination militaire, unique dans l’Histoire, ainsi qu’au Royaume-Uni, qui l’accompagne en tant que principal allié.

© Noam Chomsky


Traduit par Patrick Goetz et Sarah Waligorski pour Chomsky.fr


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