[1999] Deux heures de lucidité (1/9) – Avant-Propos

Noam Chomsky interviewé par Denis Robert & Weronika Zarachowicz

Extrait de deux chapitres du livre Deux heures de lucidité, éd. Les arènes

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Face aux déferlantes médiatiques, à la succession de dépêches faussement neutres et d’informations impensées, une voix résiste, solitaire et irréductible : celle de Noam Chomsky. À 73 ans, c’est un monument de la contre-culture. Depuis la guerre du Vietnam, ce penseur radical dénonce l’organisation du monde au profit des oligarchies financières.
Dans ces libres conversations, paradoxales et tranchantes, Noam Chomsky décortique pour nous les mécanismes de la société de marché, l’économie invisible, la fabrication du consentement, les centres de pouvoir…

Derrière l’apparente neutralité du système médiatique se cachent des présupposés qui s’effondrent lorsqu’ils sont mis à nu. C’est pourquoi Noam Chomsky demeure irremplaçable : ces Deux heures de lucidité offrent un formidable antidote contre les fausses évidences.

Romancier et enquêteur, Denis Robert est l’auteur, chez le même éditeur, du Bonheur, de revolte.comet de Révélations.
Journaliste, ancienne rédactrice en chef de World Media Network, Weronika Zarachowicz est l’auteur, chez le même éditeur, de l’album Global Village. À qui profite la révolution technologique ?

Avant-Propos – Pour Noam Chomsky, par Denis Robert

J’ai découvert Noam Chomsky en étudiant la psychologie, au début des années 80. Je connaissais le linguiste américain, professeur au Massachusetts Institute of Technology, l’une des plus prestigieuses universités des États-Unis. Je savais également, mais sans autre précision, qu’il était un «agitateur» politique, réputé «libertaire» et «radical».

Et puis un jour, il y a neuf ans, j’ai vu à Metz un documentaire qui lui était consacré. Le film s’intitulait Chomsky, les médias et les illusions nécessaires. Cela a été un choc. À la même époque, Weronika Zarachowicz, journaliste à Paris, a ressenti la même chose. Réalisé par deux journalistes canadiens1, le documentaire était sans doute trop hagiographique, mais parfaitement lumineux. Chomsky y développait des idées aussi simples que celle-ci : «Plus un groupe est puissant, plus il met en avant des hommes politiques qui servent ses intérêts. »

Pour ma part, je travaillais depuis des années sur le financement occulte des partis politiques par des multinationales. Et je trouvais résumé en une ligne ce que je cherchais laborieusement à démontrer depuis des années.

Mais surtout, Chomsky démontait le piège médiatique. Il expliquait le plus tranquillement du monde que «la soi-disant objectivité des commentaires sociaux – les reportages télé, les analyses politiques, les flashs à la radio — cachent des présuppositions et des principes idéologiques qui s’effondrent lorsqu’ils sont mis à nu ». Moi qui regardais, depuis des années, les journaux et les émissions traitant de l’actualité à la télévision, j’avais fini par oublier que les présentateurs surpayés de ces vitrines communicantes sont, pour la plupart, les salariés de multinationales vivant d’abord de marchés plus ou moins publics. Fini par oublier que l’information est d’abord une valeur marchande, ensuite un moyen de trafiquer de l’influence, enfin le théâtre de conflits d’intérêts dont les enjeux dépassent notre compréhension immédiate.

Weronika Zarachowicz avait déjà interviewé Noam Chomsky et s’étonnait que ce penseur radical américain soit aussi méconnu en France. Nous trouvions que Chomsky, à coups de paradoxes, remettait les idées en place. Nous avions envie de le faire connaître, de dire autour de nous : «Lisez ce livre!»; «Regardez ce film!» Ce n’est pas un gourou, ni un sage, ni un militant politique, c’est un intellectuel qui nous aide à penser. Un esprit libre, au sens critique incroyablement aiguisé, qui essaie d’informer et de questionner.

Une des premières leçons que Chomsky enseigne, c’est de ne pas croire aux pensées toute faites, de ne pas croire non plus les gens sur parole. Ne jamais rien prendre pour acquis. Vérifier. Réfléchir. Penser selon ses propres critères. Se libérer du connu. «Je ne veux pas amener les gens à me croire, explique-t-il, pas plus que je ne voudrais qu’ils suivent la ligne du Parti, ce que je dénonce – autorités universitaires, médias, propagandistes avoués de l’État ou autres. Par la parole comme par l’écrit, j’essaie de montrer ce que je crois être vrai, que si l’on veut y mettre un peu du sien et se servir de son intelligence, on peut en apprendre beaucoup sur ce que nous cache le monde politique et social J’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose si les gens ont envie de relever ce défi et d’apprendre par eux-mêmes.2»

L’œuvre de Noam Chomsky propose une analyse lucide et rigoureuse de la politique américaine contemporaine, mais surtout de l’idéologie, du rôle des intellectuels et des médias dans nos démocraties occidentales. Elle regorge d’observations, toujours éclairantes sur l’époque trouble que nous vivons : «La foule doit être détournée vers des buts inoffensifs grâce à la gigantesque propagande orchestrée et animée par la communauté des affaires (américaine pour moitié), qui consacre un capital et une énergie énormes à convertir les gens en consommateurs atomisés — isolés les uns des autres, sans la moindre idée de ce que pourrait être une vie décente — et en instruments dociles de production (quand ils ont assez de chance pour trouver du travail). Il est crucial que les sentiments humains normaux soient écrasés; ils ne sont pas compatibles avec une idéologie au service des privilèges et du pouvoir, qui célèbre le profit individuel comme la valeur humaine suprême.3 »

Nous nous étonnions de ne pas trouver de traduction de ses écrits en français. Nous avions vaguement retrouvé de vieux textes de lui, mais plus rien ou presque depuis le début des années 80, mis à part quelques articles parus dans des maisons d’édition confidentielles comme Agone, Le Temps des cerises ou EPO, et dans le Monde diplomatique. Partout, on nous expliquait que c’était normal de ne rien trouver de lui en France, vu que lui, Noam Chomsky, était un auteur au mieux «louche», au pire «négationniste». Nous répondions qu’il était quand même juif; on nous rétorquait : «Et alors?» Partout, on nous disait (poliment) que Chomsky avait fait son temps. Ou l’on nous ressortait, encore et toujours, cette vieille histoire Faurisson. Chomsky antisémite, refrain connu, insupportable à force d’être rabâché.

Une anecdote parmi d’autres, pour justifier ce livre. Cela se passait il y a deux ans. Weronika Zarachowicz était rédactrice en chef à World Media, un réseau de presse international regroupant des quotidiens français et étrangers. En septembre 1999, au lendemain du référendum sanglant au Timor oriental, elle avait réalisé une interview de Noam Chomsky. Pour qui connaît son parcours, il était une des personnes les plus habilitées à expliquer le conflit au Timor. Depuis 1979, date de son premier article sur le sujet, il n’avait eu de cesse de dénoncer la politique des États-Unis dans cette partie du monde. L’interview est parue dans une dizaine de quotidiens européens. Partout sauf en France, où le quotidien membre du réseau n’a pas voulu publier Chomsky. La réaction des journalistes allait de : « Qui ça ?» à : «Chomsky sur le Timor? De quel droit l», en passant par ce jugement lapidaire d’un responsable du service «étranger» : « Tu es folle, on n accordera pas une ligne à cet antisémite »

À la longue, ce type de réaction fatigue. À la longue, la publication assumée, revendiquée, d’un livre sur et avec Chomsky devient nécessaire. Chaque fois que, récemment, nous avons évoqué ce projet, dans des milieux très différents, nous avons eu droit à des remarques agressives, voire menaçantes. Un professeur d’université, historien reconnu, vantant mon engagement aux côtés des juges de l’Appel de Genève, a estimé «complètement débile et déplacé» un projet de livre sur ce «salaud de Chomsky». Un ami libraire a trouvé «folle» et «inconséquente» cette idée de bouquin. Non seulement, d’après lui, Chomsky ferait l’apologie d’un antisémite notoire (Faurisson), mais en plus il serait édité par un éditeur d’extrême droite, notamment en Italie (je demanderai, en vain, les références de cet éditeur). De là à faire de Chomsky un penseur néo-nazi, et de nous de dangereux «rouges bruns»…

Noam Chomsky n’aime pas revenir sur la polémique. Il a le sentiment d’avoir tout dit là-dessus, ne veut plus en entendre parler. Il se moque d’être réhabilité, en France comme ailleurs. Il est Chomsky, avec sa conscience, ses défauts, sa rigidité, ses élans, ses certitudes. Lui s’en moque peut être, mais pour nous qui nous lançons dans l’entreprise de ce livre, il nous fallait y revenir.

Dans ses écrits, Noam Chomsky enseigne de ne pas avoir peur de se répéter. Surtout face à des rumeurs qui ont la vie aussi dure que celle-là. Vingt ans bientôt que cette accusation de négationnisme se promène, revient au hasard de certains écrits, colle aux doigts comme un vieux Scotch. Noam Chomsky a passé une partie de sa vie à se répéter. Il a dépensé une énergie très considérable à expliquer, à s’expliquer, à encaisser les moqueries, le dédain, les agressions – parfois physiques — pour faire passer ses messages, ses idées, sa liberté, la rectitude de sa pensée.

Nous espérions ne pas nous attarder, dans cette préface, sur l’affaire Faurisson, pour arriver plus vite à l’essentiel. Cela ne sera pas possible. Comme dans toute rumeur, il faut en cerner l’origine, l’isoler, la comprendre.

Rappelons donc brièvement les faits. À la fin des années 70, Robert Faurisson, professeur de littérature française à l’Université de Lyon, est démis de ses fonctions pour avoir nié l’existence des chambres à gaz pendant la Seconde Guerre mondiale. Noam Chomsky est sollicité pour signer une pétition en défense de la liberté d’expression, parmi plus de cinq cents autres signataires. Les réactions sont incroyablement violentes. La presse française présente le texte comme la «Pétition Chomsky», et l’universitaire américain se voit bientôt accusé de partager les thèses de Faurisson – bien qu’il n’en soit pas du tout mention dans la pétition, dont le seul objet était la stricte défense de la liberté d’expression.

Pour se défendre, Noam Chomsky écrit un court texte sur la liberté d’expression. Un texte dans le droit fil de la citation régulièrement attribuée à Voltaire : «Je déteste ce que vous écrivez, mais je suis prêt à me faire tuer pour que vous ayez le droit de l’exprimer » Il y explique que reconnaître à quelqu’un le droit d’exprimer ses idées n’a rien à voir avec le fait de partager ces mêmes idées. Il précise aussi qu’il n’a pas lu les textes de Faurisson, tout en disant que, d’après le peu qu’il en connaît, «pour autant [qu’il] puisse en juger, Faurisson est une sorte de libéral relativement apolitique». Chomsky transmet alors ce texte au chercheur Serge Thion, son ami à l’époque, en lui permettant de l’utiliser comme il le souhaite. Or, sans le prévenir, d’après ce que nous croyons savoir, Thion et l’éditeur Pierre Guillaume font paraître ce texte en préface à l’ouvrage de Faurisson Mémoire en défense contre ceux qui maccusent de falsifier l’Histoire. La question des chambres à gaz4. Alerté par des amis, Noam Chomsky tente d’en empêcher la publication, mais il est trop tard.

Dans cette affaire, il a sans doute commis plusieurs erreurs, à commencer par celle d’avoir permis à Serge Thion de faire ce qu’il voulait de son texte. Il a sans doute aussi manqué de discernement. C’était une faute.

Mais comment expliquer la violence et la ténacité dans l’attaque de ses détracteurs ? Comment expliquer que ces derniers le condamnent définitivement à cause d’une pétition – dans laquelle, répétons-le, il n’a jamais été question des thèses de Faurisson – et non sur l’ensemble de son œuvre? Noam Chomsky a toujours condamné le nazisme. Il l’a exprimé depuis plusieurs dizaines d’années, à des centaines de reprises — qu’il s’agisse de livres, lettres, articles ou déclarations publiques – et n’a jamais bougé d’un iota : l’Holocauste est « la plus fantastique flambée de violence collective dans l’histoire de l’humanité.5 » Alors, ses adversaires lui reprochent-ils une erreur tactique, sa désinvolture lorsqu’il persiste à dire qu’il ne connaît rien de Faurisson, ou plutôt sa défense à tout prix de la liberté d’expression ?

«L’affaire de la pétition» repose aussi sur un malentendu culturel qui oppose deux traditions politiques fondamentalement différentes. Les Américains, contrairement aux Français, ont fait de la défense de la liberté d’expression le socle de leur Constitution, un principe inaliénable6. Chomsky le libertaire a ainsi signé, tout au long de sa vie, des dizaines de pétitions défendant la liberté d’expression des causes les plus diverses, sans choquer personne dans son pays. Une loi française comme la loi Gayssot, qui réprime les propos négationnistes, n’aurait jamais pu voir le jour aux États-Unis : elle serait immédiatement entrée en conflit avec la Constitution américaine.

Ce livre ne prétend pas répondre exhaustivement aux questions posées par la polémique Faurisson, vieille maintenant de vingt ans. Nous lui consacrons quelques pages7. Sur cette question, Noam Chomsky reste d’ailleurs très rigide. Impossible pour lui de reconnaître des erreurs. Il est même violent et trop lapidaire à propos du «petit cercle des intellectuels parisiens ». C’est le seul passage, lors de notre entretien, où nous l’avons senti très agacé. Nous aurions pu ne pas en tenir compte, sous prétexte que cela pourrait nuire à son come-back en France, ou à notre réputation. Nous avons préféré le laisser, tel qu’il nous l’a dit. Il exprime sans doute, même si Chomsky le nie, la réponse d’un homme blessé par les excès de ses détracteurs.

Répétons-le une dernière fois, au risque de déplaire : Noam Chomsky n’est ni antisémite, ni négationniste. Il ne l’a jamais été. Il place simplement la liberté d’expression au-dessus de tout.

Ce texte, ces Deux heures de lucidité dans un bombardement de dépêches faussement neutres et d’informations impensées, doit être lu comme un document. Le compte rendu d’une conversation enregistrée dans le cadre confortable d’un ancien monastère sur une colline proche de Sienne, en novembre 1999.

Le livre paraît deux ans après l’entretien parce qu’il nous a fallu revenir, par courrier électronique, sur de nombreux points évoqués par Noam Chomsky, qui, par ailleurs, et malgré ses 73 ans, est un chercheur et un conférencier hyperactif dont les plages de temps libre se réservent six mois à l’avance.

Même si George W. Bush n’était pas encore Président des États-Unis, même si les deux tours du World Trade Center étaient encore debout, l’essentiel de ce que nous dit Chomsky n’a pas, pourtant, pris une ride. Il nous offre ce qu’en France nous avons peu l’habitude de lire : les réflexions d’un esprit libre, impertinent et pertinent…

Que ce soit – en vrac – à propos du pouvoir des banquiers ; de l’anormale autonomie des banques centrales; de l’oligarchie financière et économique; de l’intérêt économique à toujours privilégier la guerre par rapport à la diplomatie; du terrorisme américain; du rôle nouveau et des stratégies cachées des multinationales ; des codes médiatiques utilisés à fins de propagande ; du rôle des intellectuels en démocratie ; de la nécessité vitale de toujours se tenir informé… ces minutes d’entretiens combattent tellement d’idées reçues qu’il aurait été dommage de ne pas en faire un livre.

Il faut lire Noam Chomsky, en parler autour de soi. Se dire, et dire, qu’il est un des derniers auteurs et penseurs vivants véritablement rebelles de ce millénaire naissant.

© Denis Robert


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Traduit par Éditions des arènes


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Notes

  1. Mark Achbar et Peter Wintonick, 1992. []
  2. In Chomsky, les médias et les illusions nécessaires, op. cité. []
  3. In revue Agone, Marseille, 1997. []
  4. La Vieille Taupe, Paris, 1980. Tous deux issus de l’ultragauche, Thion et Guillaume épouseront la «cause» négationniste. []
  5. Noam Chomsky, Guerre et paix au Proche-Orient, Belfond, 1974. []
  6. Le premier amendement à la Constitution américaine garantit la liberté d’expression. []
  7. Noam Chomsky s’est exprimé à de nombreuses reprises sur la polémique, notamment dans l’article “His Right to Say it”, The Nation, 28 février 1981, disponible sur le site www.zmag.org. Voir aussi Réponses inédites à mes détracteurs parisiens, Spartacus, Paris, 1984. []