[1999] Deux heures de lucidité (3/9) – La France et l’affaire Faurisson

Noam Chomsky interviewé par Denis Robert & Weronika Zarachowicz

Extrait de deux chapitres du livre Deux heures de lucidité, éd. Les arènes

Retour Deux heures de lucidité (France) , 2001 Imprimer

La France et l’affaire Faurisson

En France, vous restez méconnu et vous apparaissez comme un «sujet à risques». Malgré les explications que vous avez apportées [1], «l’affaire Faurisson» vous colle à la peau. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous avait amené à signer, en 1979, une pétition en faveur de cet universitaire français «négationniste» [2], puis à écrire un texte – « Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression» – qui sera utilisé par Robert Faurisson en préface à son livre paru en 1980 [3] ?

Noam Chomsky : Je n’ai jamais rédigé — comme cela a pourtant été dit et répété il y a une vingtaine d’années en France – la moindre préface à un quelconque écrit de Robert Faurisson. J’ai écrit une déclaration sur le droit fondamental à la liberté d’expression. Cette déclaration a été annexée par son éditeur, sous forme d’«avis», à un «Mémoire en défense» dans lequel il répondait à l’accusation qui lui était faite de « falsifier l’histoire» à propos des chambres à gaz — si j’en juge d’après son titre, n’ayant pas lu ce texte…

La pétition était semblable à celles, innombrables, que je signe constamment. Elle réclamait que soient garantis à Robert Faurisson sa sécurité physique et le libre exercice de ses droits civiques. Ce genre de pétition provoque toujours des réactions très violentes dans les pays auxquels elle s’adresse, ce qu’ignorent les signataires, en général. Dans ce cas précis, on m’a demandé d’y répondre pour une seule raison : elle avait été présentée comme «ma» pétition. C’est absurde, il y avait des centaines d’autres signataires. Je n’en étais pas à l’origine.

Dans cette pétition, il n’était pas question du contenu de ces thèses, mais du droit à les exprimer. C’est très classique. Lorsqu’on défend la liberté d’expression, on ne doit pas s’occuper du contenu des opinions, ni des croyances de la personne attaquée. Seulement de défendre la liberté d’expression.

L’historien français Pierre Vidal-Naquet explique, par exemple, vous avoir alerté, après que vous avez signé cette pétition, sur l’antisémitisme de Faurisson…

Chomsky : Pierre Vidal-Naquet, il est vrai, m’a envoyé une lettre dans laquelle il apportait ce qu’il jugeait être des preuves de l’antisémitisme de Faurisson. Je n’avais aucune raison de mettre en doute ses accusations, et d’ailleurs ma déclaration sur le droit à la liberté d’expression en faisait état, sans bien sûr le citer comme source. Je comprends qu’il ait par la suite prétendu le contraire, mais c’est faux. J’écrivais donc que même si Faurisson était réellement un antisémite et un néonazi comme certains l’affirmaient, cela ne changeait rien à la question de la liberté d’expression – question à laquelle se limitaient mes commentaires. J’ajoutais cependant qu’il s’agissait là d’accusations graves, qu’on ne pouvait porter à la légère. Puis je reprenais les accusations qui m’avaient été présentées, lesquelles, à l’évidence, se montaient à peu de chose.

La lettre de Pierre Vidal-Naquet vous a-t-elle amené à changer de position ?

Chomsky : À vrai dire, je n’avais pas de position arrêtée concernant Faurisson en tant que personne, ne sachant pratiquement rien de lui. Je signe tous les jours des pétitions pour des gens, alors que je ne sais rien ou quasiment rien de leurs opinions ou de leur action. C’est le pain quotidien des défenseurs des Droits de l’homme.
Néanmoins, on peut dire que la lettre de Vidal-Naquet m’a fait changer d’avis sur un point, très limité il est vrai. Avant de la recevoir, j’ignorais pratiquement tout de Faurisson. Après, il m’est apparu clairement que son critique le plus intransigeant et apparemment le mieux documenté ne pouvait apporter aucune preuve crédible à l’appui de ses accusations d’antisémitisme.

Pour revenir à ce que j’ai écrit à l’époque, je savais très peu de choses sur Faurisson et ne tenais pas particulièrement à en savoir davantage, comme cela m’arrive dans d’innombrables autres cas similaires. Je suppose que lorsque j’ai signé des pétitions pour défendre la liberté d’expression en Iran et à Moscou, les mollahs et les commissaires politiques se sont étranglés d’indignation, mais ce n’est pas mon affaire. Dans ce cas comme dans les autres, ce qui m’importait, c’était la liberté d’expression, et non ce que Faurisson pouvait bien avoir écrit. On m’avait dit qu’il s’agissait de pamphlets publiés à compte d’auteur sur les chambres à gaz. Je n’en savais rien, et je n’en sais guère plus aujourd’hui.

Je serais tout aussi incapable de vous dire quelles sont les idées professées par ses homologues aux États-Unis, lesquels resteraient complètement dans l’ombre si ceux qui se prétendent outragés par leurs vues ne déployaient tant d’efforts pour médiatiser leurs écrits. C’est un curieux phénomène, qui mériterait sans doute d’être analysé plus avant… Pour autant que j’aie suivi l’affaire, à vrai dire très peu, c’est, semble-t-il, ce qui s’est passé à Paris. Je me demande qui aurait entendu parler de Faurisson si les intellectuels parisiens ne l’avaient pas si bruyamment dénoncé, s’il n’avait pas été suspendu de son poste d’enseignant et s’il n’avait pas été poursuivi en justice pour «falsification de l’histoire».
Quoi qu’il en soit, cette affaire ne m’a intéressé qu’en raison de la grave violation du droit fondamental à la liberté d’expression qu’elle renferme. Je n’arrête pas de signer des pétitions et des déclarations en faveur de la liberté d’expression partout dans le monde, et même si certaines affaires sont bien plus controversées que celle-là, je ne me sens nullement tenu de m’informer sur les opinions exprimées ou les gens qui les expriment. Ce ne sont là que des truismes, du moins pour ceux qui adhèrent aux principes fondamentaux des Lumières et défendent les droits civiques.

Pourtant, une de vos déclarations a fait rebondir la polémique. Vous avez écrit en 1980, dans ces «Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression» : «Pour autant que je puisse en juger, Faurisson est une sorte de libéral relativement apolitique. » Emploieriez-vous aujourd’hui les mêmes termes?

Chomsky : Pas tout à fait. Le contexte est celui que je viens de vous décrire. Dans ma déclaration sur la liberté d’expression, je notais que si Faurisson était vraiment un apologue du nazisme et de l’antisémitisme, comme certains l’affirmaient, cela ne changeait rien à la question de la liberté d’expression, la seule qui me concerne. Je le répète, c’est un pur truisme : ou bien nous défendons le droit à la liberté d’expression pour des idées que nous détestons, ou bien nous admettons — si nous sommes honnêtes, sans faux-fuyant — que nous sommes d’accord avec les doctrines de Goebbels et de Jdanov. Même eux défendaient volontiers le droit d’expression pour les idées qui leur agréaient.

Ceux que Faurisson et ses idées fascinent peuvent assurément y aller voir de plus près, mais ce n’est pas ce qui m’importe, tout comme je ne ressens pas le besoin d’enquêter sur les accusations portées contre les innombrables personnes dont je défends le droit à la liberté d’expression. Encore une fois, en disant cela, je n’avance que des truismes. Je suis surpris que ces questions continuent d’agiter certains cercles parisiens.

Pour en revenir à votre question, j’ai utilisé cette phrase parce qu’elle m’apparaissait vraie. Comme je l’ai écrit, les accusations de néo-nazisme et d’antisémitisme sont sévères. Elles sont peut-être correctes, mais on se doit, en tout cas, d’en apporter les preuves. Dans ce cas précis, j’ai réexaminé les preuves qui m’ont été présentées par le critique le plus sévère et le mieux informé sur Faurisson. Comme ces preuves avaient peu de force, la seule conclusion raisonnable était que cette accusation ne pouvait pas être justifiée. Au delà de cela, je ne connaissais rien de Faurisson, excepté quelques lettres de lui à la presse, dans lesquelles il faisait l’éloge de ceux qui avaient lutté contre les nazis, etc.
Est-ce particulier à la France, ou rencontrez-vous le même problème ailleurs ?

La France est un cas à part. Quand ma prise de position a déclenché cette crise d’hystérie, cela s’est su partout. Il est intéressant de comparer la France à Israël. Le rédacteur en chef du journal du Parti travailliste israélien m’a demandé de répondre à plusieurs questions sur le sujet. J’ai rédigé une courte déclaration, qu’ils ont publiée en bonne place dans leur journal. Après quoi, ce rédacteur en chef a écrit que le débat était clos et m’a même proposé une chronique régulière. Et ce n’est plus jamais revenu sur le tapis.
Bien sûr, il y a des fanatiques qui n’arrêtent pas d’enfoncer le clou. Et puis, il y a certains cercles intellectuels pour qui c’est un enjeu. Mais, hors de Paris et d’une poignée d’intellectuels parisiens, ce n’en est pas un.

Pouvez-vous préciser ?

Chomsky : Cela doit remonter à la Seconde Guerre mondiale. Depuis cette époque, ils entretiennent un mensonge autour de la Résistance [4]. Les Français devraient s’en inquiéter. À bien des égards, la France est restée repliée sur elle-même depuis la fin de la guerre.

Dans quels domaines, par exemple ?

Chomsky : Dès les années 30, le positivisme logique de Vienne s’est diffusé dans le monde entier. Dans les années 50, on le trouvait partout. En France, les textes des années 30 n’ont commencé à paraître que dans les années 80, grâce à un chercheur français qui est venu aux États-Unis et qui s’est dit : tiens, voilà quelque chose d’intéressant ! Idem dans d’autres domaines : Heidegger et d’autres philosophes allemands ont traversé la frontière, mais tout à fait par hasard, simplement parce que Kojève [5] et quelques autres s’y sont intéressés.

Prenez les camps soviétiques. En 1950, tout le monde, du moins en Occident, connaissait l’existence du goulag. Lorsque les livres de Soljénitsyne sont arrivés, ce fut important mais on n’a pas appris grand-chose qu’on ne savait déjà. En France, au contraire, ce fut une révélation dont les intellectuels parisiens se sont aussitôt attribué le mérite. Ils n’avaient que trente ans de retard !

Même en science, c’est comme ça dans certains cas, par exemple en biologie. Il y a une vingtaine d’années, on a fait une étude sur la réception de la théorie de l’évolution dans les pays occidentaux. Il y avait peu de différence d’un pays à l’autre. Seule la France faisait exception. À l’époque de cette étude, un pourcentage important de biologistes français étaient pré-darwiniens. En fait, si la biologie française a connu un développement extraordinaire, c’est surtout grâce à Jacques Monod. C’est de son petit laboratoire qu’est sortie une bonne partie de la biologie française contemporaine.

Vous nous bombardez, là…

Chomsky : La France est le seul pays où Eric Hobsbawm a eu autant de difficultés à être traduit [6]. La France est restée relativement isolée en philosophie, en littérature et dans certains domaines scientifiques. C’est un pays très replié sur lui-même, où un certain nombre d’intellectuels se préoccupent peu de ce qui se passe dans le reste du monde. Je ne parle bien entendu que d’une poignée d’intellectuels parisiens. Mais ce groupe est très influent. Ils créent leurs propres mythes sur tout et sur rien, le tiers-monde, le maoïsme, etc. En tout cas, c’est du dogmatisme, sans prise sur le monde réel.

Le livre d’Eric Hobsbawm que vous citez comme exemple a finalement été publié et a rencontré un grand succès. C’est donc qu’une partie du public français s’est montrée intéressée…

Chomsky : Le public, certainement. Le problème vient du fait que des intellectuels s’interposent de façon très efficace. Bien entendu, c’est aussi le cas dans d’autres pays, et il y a toujours des exceptions. Mais on peut honnêtement affirmer que ces tendances ont souvent été plus marquées dans certains cercles d’intellectuels parisiens de l’Après-guerre que dans d’autres pays comparables.

© Noam Chomsky


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Notes

1.Notamment dans le texte «His Right to Say it », paru dans The Nation le 28 février 1981 ; ou encore dans des droits de réponse adressés au Monde et au Matin de Paris (qui ne les publieront pas) ainsi qu’aux Nouvelles littéraires (qui en publieront une version tronquée).

2.Alors professeur de littérature à l’université de Lyon II, Robert Faurisson s’est rendu célèbre, à la fin des années 70, pour ses « travaux » visant à remettre en cause l’existence des chambres à gaz dans les camps nazis et à relativiser la vision communément admise de la Shoah. C’est ainsi que, le 25 mai 1978, il distribuait à ses étudiants en licence de littérature un poly copié intitulé : « Pour une véridique histoire de la Seconde Guerre mondiale », dans lequel on pouvait lire : « Cette prétendue tentative de génocide et ces prétendues chambres à gaz ne sont qu’une seule et même invention de propagande de guerre. Cette invention est d’origine essentiellement sioniste. […] Hitler n’a jamais donné l’ordre de tuer ne serait-ce qu’un seul homme en raison de sa race ou de sa religion. […]Le nombre de Juifs exterminés par Hitler (ou victimes du génocide) s’élève heureusement à… zéro. Cependant, la documentation sur Robert Faurisson transmise à l’époque à Noam Chomsky n’était pas aussi explicite.

3. Mémoire en défense contre ceux qui m accusent de falsifier l’Histoire. La question des chambres à gaz, précédé d’un avis de Noam Chomsky, La Vieille Taupe, Paris, 1980.

4. Noam Chomsky veut dire par là que les milieux dirigeants français ont longtemps gommé la Collaboration avec les nazis et réduit Vichy à une «parenthèse» pour ne mettre en avant que la Résistance.

5. Alexandre Kojève (1902-1968) a animé à partir de 1933, à l’École des Hautes études, à Paris, un séminaire sur la Phénoménologie de ïesprit> de Hegel. Georges Bataille, Raymond Aron, Jacques Lacan ou Maurice Merleau-Ponty y ont (re-)découvert l’œuvre du philosophe allemand. Kojève a contribué à diffuser en France la théorie hégélienne de la « fin de l’Histoire », selon laquelle le but de l’Histoire, c’est l’avènement de la Raison et de la Liberté.

6. Publié en 1994 en Grande-Bretagne, L’Age des extrêmes. Le court vingtième siècle (1914-1991), de Eric J. Hobsbawm, a été immédiatement traduit dans toutes les langues sauf en français. Le livre n’est sorti dans l’Hexagone qu’en octobre 1999, aux Éditions Complexe. Dans la préface de l’édition française, l’auteur invoque la frilosité des grands éditeurs et l’anti-marxisme persistant de l’intelligentsia parisienne pour expliquer un retard qu’il comprend d’autant moins que ses précédents livres avaient été publiés en France dans les mêmes délais qu’ailleurs.


Traduit par Éditions des arènes


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